Feuille de papier tenue à deux mains lors d'une cérémonie d'obsèques civile

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Qui parle, maintenant ? L’éloge funèbre est passé aux mains des familles

Depuis 2013, le maître de cérémonie funéraire doit être diplômé, et l'agent qui accueille les familles suit quarante heures de formation. Celui qui prononce l'éloge, lui, n'a rien — et c'est de plus en plus souvent un proche. Ce que ce déplacement de la parole dit d'une société qui a repris ses rites sans reprendre le métier qui allait avec.

Il y a, dans presque toutes les cérémonies civiles, le même moment. Quelqu’un se lève, déplie une feuille A4 pliée en quatre, et il faut attendre quelques secondes avant que la voix sorte. C’est un fils, une sœur, un collègue de bureau. Personne ne lui a appris à faire cela. Personne, dans la salle, ne s’attend à un discours réussi. Et pourtant tout le monde sait, obscurément, que ce qui se joue là compte plus que le reste de la journée.

Ce moment est neuf. Il n’a pas trente ans dans sa forme actuelle, et il est en train de devenir la règle plutôt que l’exception. Il vaut la peine de se demander d’où il vient — et pourquoi il est si difficile.

Ce que la règle encadre, et ce qu’elle laisse vide

Le funéraire français est un secteur réglementé, et il l’est de près. Depuis le 1er janvier 2013, en application du décret du 30 avril 2012, trois métiers exigent un diplôme obligatoire : dirigeant d’une entreprise de pompes funèbres, conseiller funéraire, et maître de cérémonie. Le maître de cérémonie, c’est celui qui accueille la famille le jour venu, coordonne les porteurs, veille au déroulé, tient l’horaire.

Les autres personnels ne sont pas oubliés. L’article R. 2223-44 du code général des collectivités territoriales, dans sa rédaction issue du décret du 19 décembre 2013, impose aux agents qui accueillent et renseignent les familles une formation professionnelle de quarante heures : seize heures de législation, réglementation, hygiène et sécurité ; seize heures sur le protocole des obsèques et la symbolique des différents rites ; et huit heures de psychologie et de sociologie du deuil.

Huit heures pour apprendre à parler à des gens qui viennent de perdre quelqu’un. C’est peu, et c’est déjà quelque chose. Le point remarquable est ailleurs : dans tout cet édifice, aucune ligne ne concerne celui qui prononcera l’éloge. Le droit encadre minutieusement la logistique de la parole — qui ouvre la porte, qui donne le signal, qui referme — et laisse entièrement vide la parole elle-même.

Ce n’est pas un oubli du législateur. C’est même, à bien y regarder, la seule position tenable : une administration ne peut pas certifier la qualité de ce qu’un fils dira de son père. Mais le vide a une conséquence pratique que personne n’avait anticipée. À mesure que le rite religieux cesse d’être la position par défaut, la fonction qu’occupait l’officiant — parler du mort devant l’assemblée — retombe sur des gens à qui l’on n’a jamais rien demandé de tel.

Un déplacement qui se mesure

Ce basculement n’est pas une impression. Il se lit dans la seule série longue dont la France dispose sur le sujet, le baromètre que le Crédoc réalise tous les cinq ans pour la Chambre syndicale nationale de l’art funéraire — mille personnes de quarante ans et plus, dernière vague en mai 2024.

En 2009, 9 % des personnes interrogées souhaitaient pour elles-mêmes des lectures de texte et d’hommage, en dehors de toute cérémonie religieuse. En 2024, elles sont 22 %. La demande de musique personnalisée hors cadre religieux a suivi le même chemin : de 13 % à 29 %. Ces attentes ont plus que doublé en quinze ans, et elles sont nettement plus fortes chez les quarante-soixante ans que chez leurs aînés — autrement dit, le mouvement n’a pas fini de produire ses effets.

Regardée du côté des obsèques réellement vécues, la même chose apparaît. Interrogés sur ce qui compte le plus dans une cérémonie, 71 % des Français citent la diffusion de musique et la lecture de textes, juste derrière un lieu accueillant (77 %). Ce ne sont pas des ornements. Dans la hiérarchie de ce qui fait une cérémonie digne de ce nom, la parole arrive presque en tête.

Reste à savoir qui la porte. Et là, le paysage est plus incertain qu’il n’y paraît.

Un métier est en train d’apparaître, sans cadre

Depuis une dizaine d’années, des célébrants laïques — on dit aussi officiants de cérémonies civiles — proposent leurs services aux familles et aux opérateurs funéraires. Ils écrivent l’hommage à partir d’entretiens avec les proches, construisent un déroulé, prennent la parole le jour venu.

Ce métier n’est réglementé par aucun texte. Il n’existe ni diplôme d’État, ni habilitation, ni obligation de formation. Plusieurs organismes privés proposent des cursus, souvent présentés comme complémentaires du certificat de maître de cérémonie, mais rien n’impose de les suivre pour exercer, et rien ne distingue, pour une famille qui cherche, un praticien formé d’un autre qui ne l’est pas.

La situation est donc exactement inverse de celle du reste de la filière. Le geste le plus technique — porter, transporter, respecter un protocole — est encadré par un diplôme. Le geste le plus délicat — dire quelque chose de vrai sur un mort, devant ceux qui l’aimaient — ne l’est pas du tout.

On peut le regretter. On peut aussi considérer que c’est dans l’ordre des choses : la parole d’hommage n’est pas une prestation technique, et une certification n’y changerait rien. Mais les familles, elles, se retrouvent à arbitrer seules, en trois jours, entre confier l’éloge à un professionnel qu’aucun label ne garantit, le confier à un proche qui n’a jamais fait cela, ou ne rien prévoir du tout.

Ce que la recherche établit — et ce qu’elle n’établit pas

Il serait tentant d’écrire ici que l’absence de parole nuit au deuil. Ce serait dépasser ce qui est démontré, et il vaut mieux dire précisément où s’arrête la connaissance.

La recherche Covideuil, menée par l’équipe de Marie-Frédérique Bacqué à l’université de Strasbourg avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche, a suivi 274 personnes endeuillées pendant la période où les rites funéraires étaient empêchés. Ses résultats, publiés en 2022, identifient deux facteurs qui aggravent significativement l’ensemble des indicateurs de complication du deuil : ne pas avoir été présent auprès du mourant, et n’avoir pas pu réunir les proches. Le fait de ne pas revoir le corps pèse nettement moins.

Ce que l’étude mesure, c’est donc le coût de l’absence de rassemblement. Elle ne dit rien du contenu de ce qui se dit une fois les gens réunis, et son autrice se garde explicitement de conclure que l’absence de rite religieux serait en cause. Nous nous en tenons là.

Mais on peut en tirer une observation modeste, qui n’ajoute aucune donnée : une assemblée à laquelle personne n’adresse la parole n’est pas encore une cérémonie. Elle est une salle pleine. Ce qui transforme un rassemblement en rite, c’est qu’à un moment quelqu’un dise à voix haute, devant les autres, ce qui est arrivé et de qui il s’agit. Ce geste-là n’a pas besoin d’être religieux. Il a besoin d’être fait.

Une vieille forme française, tombée dans le domaine public

L’éloge des morts est, en France, un genre littéraire à part entière. En 1670, Bossuet prononce l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre à Saint-Denis, et lance à la cour une formule que le français a retenue : « Madame se meurt, Madame est morte. » L’oraison funèbre du XVIIe siècle est un exercice d’État, écrit par un professionnel de la parole, prononcé devant une assemblée qui sait exactement ce qu’elle vient entendre.

Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas la disparition de cette forme. C’est son passage dans des mains ordinaires. La même fonction — dire une vie devant ceux qui restent — est désormais confiée à un neveu de trente-quatre ans qui n’a jamais parlé en public, trois jours après un coup de téléphone.

Ce n’est ni une décadence ni un progrès. C’est un transfert de compétence qui s’est fait sans transmission de la compétence. Nous avons hérité de l’exigence sans hériter du métier.

Repères chiffrés

  • 3 métiers du funéraire exigent un diplôme obligatoire depuis le 1er janvier 2013 : dirigeant, conseiller funéraire, maître de cérémonie (décret n° 2012-608 du 30 avril 2012).
  • 40 heures de formation pour les agents d’accueil, dont 8 heures de psychologie et sociologie du deuil (art. R. 2223-44 du CGCT).
  • 0 heure exigée de celui qui prononce l’éloge : le célébrant laïque n’est encadré par aucun texte.
  • 22 % des Français de 40 ans et plus souhaitent pour eux-mêmes des lectures de texte et d’hommage hors cérémonie religieuse, contre 9 % en 2009 (Crédoc-CSNAF, mai 2024).
  • 29 % souhaitent une musique personnalisée hors cérémonie religieuse, contre 13 % en 2009.
  • 71 % citent la musique et la lecture de textes parmi les dimensions les plus importantes de la cérémonie.
  • 274 personnes endeuillées suivies par la recherche Covideuil (ANR, université de Strasbourg), publiée en 2022.

Ce que l’expérience des familles enseigne

Il n’existe pas de méthode, et se méfier de ceux qui en vendent une est une bonne règle. Trois constats reviennent pourtant assez souvent, chez les familles comme chez les professionnels, pour valoir d’être notés.

Le premier tient à la matière. Un éloge qui énumère des qualités — il était bon, généreux, toujours présent — ne fait rien voir. Un éloge qui raconte trois scènes précises fait revenir quelqu’un dans la pièce. Les qualités sont interchangeables ; les faits ne le sont pas. C’est vrai d’un texte lu au crématorium comme d’une épitaphe qu’on choisit pour durer trente ans.

Le deuxième tient à la durée. Les textes trop longs sont ceux dont on se souvient le moins. Quatre minutes tenues valent mieux que douze qui s’effilochent, et rien n’oblige à ce qu’une seule personne porte tout : trois voix courtes remplissent mieux la fonction qu’un monologue.

Le troisième est le plus difficile à admettre. La voix qui tremble n’est pas un échec de la cérémonie ; elle en fait partie. Beaucoup de proches renoncent à parler par peur de ne pas y arriver, et regrettent ensuite de ne pas l’avoir fait. Prévoir que quelqu’un puisse prendre le relais au milieu d’une phrase suffit généralement à lever l’obstacle.

La dernière chose qu’on peut faire

Nous avons repris nos rites. C’est un mouvement réel, documenté, et plutôt heureux : une cérémonie construite pour quelqu’un lui ressemble davantage qu’une cérémonie standard, et les familles qui s’en donnent la peine en gardent presque toujours un souvenir plus vif. Nous l’avons décrit en détail dans notre dossier sur ce que les Français ont mis à la place du rite religieux.

Mais reprendre un rite, c’est aussi hériter de ce qu’il coûtait à ceux qui l’exerçaient. L’officiant d’autrefois disposait d’une forme, de mots déjà écrits, et surtout d’une position extérieure au chagrin. Celui qui parle aujourd’hui n’a ni la forme, ni les mots, ni la distance. Il a seulement la légitimité — et elle est immense, parce qu’il a connu le mort.

C’est peut-être l’échange qu’il faut accepter. Nous avons perdu l’aisance et gagné la vérité. Une phrase maladroite dite par quelqu’un qui y était vaut mieux qu’une belle période prononcée par quelqu’un qui découvre un nom sur une fiche. Le reste — le chagrin, sa durée, ses détours — appartient ensuite à chacun, et nous l’avons abordé dans notre dossier sur ce que la recherche dit vraiment du parcours du deuil.

Reste ce moment, quelques secondes avant que la voix sorte. Il est difficile parce qu’il est important. C’est, très littéralement, la dernière chose que l’on peut faire pour quelqu’un : dire qu’il a existé, et le dire devant témoins. Il n’y a pas de diplôme pour cela. Il n’y en aura jamais.

Pour aller plus loin

Sources

  • Crédoc, Obsèques : les Français se créent leurs propres rituels, Consommation & Modes de Vie n° 343, novembre 2024 (Franck Lehuédé, Thierry Mathé) — 6e vague du baromètre CSNAF-Crédoc, mai 2024, 1 000 répondants de 40 ans et plus.
  • CSNAF, 6e baromètre « Les Français et les obsèques », présenté en octobre 2024 (données de terrain mars-mai 2024).
  • Décret n° 2012-608 du 30 avril 2012 relatif aux diplômes dans le secteur funéraire ; décret n° 2013-1194 du 19 décembre 2013 relatif à la formation dans le secteur funéraire ; article R. 2223-44 du code général des collectivités territoriales.
  • Marie-Frédérique Bacqué, recherche Covideuil (Agence nationale de la recherche, université de Strasbourg), Bulletin de l’Observatoire international du religieux (CNRS), n° 38, juillet 2022.
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