Vincent Dieutre, le cinéaste qui filmait pour prouver que les choses avaient existé
Le cinéaste Vincent Dieutre est mort le 10 août 2026 à Paris, à 65 ans. Il laisse une œuvre entière tirée de sa propre vie — et un dernier film, hommage à Chantal Akerman, que personne ne peut voir : les ayants droit n'en ont pas autorisé la diffusion.
Il existe un film de Vincent Dieutre que personne ne peut voir. Il s’appelle Chantal A., Bruxelles. C’est un hommage à la cinéaste belge Chantal Akerman, morte en 2015. C’est aussi le dernier qu’il ait mené à terme. Il reste confidentiel : les ayants droit d’Akerman n’en ont pas autorisé la diffusion.
Un homme qui a passé trente ans à filmer pour retenir ce qui s’efface laisse, en partant, une œuvre ultime rendue invisible par le droit d’une autre morte. Il n’y a là ni scandale ni ironie — seulement la mécanique très ordinaire de ce qui advient aux œuvres quand leurs auteurs ne sont plus là pour les défendre.
Vincent Dieutre est mort le 10 août 2026 à Paris, à 65 ans, des suites d’un arrêt cardiaque selon le magazine culturel Cult. Son décès a été annoncé le 12 août à France Inter.
Un cinéma tiré de sa propre vie
Il était né le 25 novembre 1960 au Petit-Quevilly, dans l’agglomération rouennaise. Il a d’abord étudié l’histoire de l’art, puis intégré l’Idhec — l’Institut des hautes études cinématographiques, devenu depuis la Fémis. Lauréat en 1989 d’une bourse Villa Médicis hors les murs, il a vécu à New York et à Rome. Il citait Godard, Pasolini, Chantal Akerman. Il traversait, dans le Paris des années 1990, les clubs, le punk et les milieux queer, qui deviendraient l’un des territoires de ses films.
Son premier long métrage, Rome désolée (1995), raconte ses années de toxicomanie. Il ne l’a pas dissimulée : il en a fait de la matière. C’est la ligne de toute son œuvre, et c’est ce qui la distingue de l’exhibition. Chez lui, l’intime n’est jamais le but ; il est le chemin le plus court vers ce que tout le monde éprouve sans le dire. Solitude, désir, maladie, dépendance, homosexualité, prostitution : autant de sujets qu’il a abordés à partir de lui, pour atteindre autre chose que lui.
Le procédé pourrait paraître complaisant. Il ne l’était pas, parce qu’il était accompagné d’une colère politique — celle des marges sociales et des désirs minoritaires que le cinéma dominant tient à distance.
Des films qui refusaient les cases
Leçons de ténèbres (2000) est un voyage à travers l’Europe, d’Utrecht à Naples, sur la trace d’un amour perdu ; le film a reçu un prix du jury au festival du documentaire de Marseille. Bonne Nouvelle (2001) explore un quartier parisien marqué par les lieux de drague et de drogue, et a été distingué à Locarno. Suivront Mon voyage d’hiver et Bologna Centrale (2003), Les accords d’Alba (2004), Fragments sur la grâce (2006), Une larme d’amour (2007), un exercice d’admiration consacré à Jean Eustache (2010), Beirut Hotel (2011).
Et Jaurès, en 2012 — du nom de la station de métro parisienne. Le film a reçu le Teddy Award à la Berlinale, la récompense queer du festival. Construit sur un dispositif à la fois intime et documentaire, il fait apparaître, derrière une expérience personnelle, tout un monde de solitudes, de migrations, de sexualités et de vies précaires.
C’est à propos de ce film, rapporte Cult, qu’il disait que le cinéma l’aidait à prouver que les choses avaient existé. La phrase vaut testament. Elle dit un rapport à l’image qui est exactement celui du deuil : garder la trace de ce qui va disparaître, et transformer une blessure en quelque chose qui puisse être partagé.
L’indépendance comme méthode
Il critiquait régulièrement le marché du cinéma, estimant que ses contraintes économiques finissaient par peser jusque sur la forme des œuvres. Ses films étaient modestes par les moyens et ambitieux par l’écriture. Il enseignait au département cinéma de l’université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis, écrivait de la critique, lisait de la poésie et de la philosophie, s’intéressait à la musique et aux arts plastiques. Il ne séparait pas ces pratiques les unes des autres.
C’est peut-être la raison pour laquelle son cinéma reste difficile à ranger. Documentaire ou fiction, essai ou confession, littérature ou arts plastiques : les catégories glissent sur lui. Cela lui a coûté en visibilité ce que cela lui a rapporté en liberté.
Ce qui reste, et ce qui reste en suspens
Il travaillait encore. Deux projets étaient en cours : l’un consacré à Saint-Just, qu’il envisageait en « ange exterminateur queer » ; l’autre, provisoirement intitulé Detox, devait revenir sur son sevrage, à trente ans, dans la station balnéaire anglaise de Weston-super-Mare. Deux films de plus qui repartaient de lui pour aller ailleurs. Ils ne se feront pas.
Restent quatorze films en trente ans, une place singulière dans le cinéma français, des étudiants formés à Paris-VIII, et cette question que sa mort pose en creux : qui décide, après un décès, de ce qui peut être montré.
Elle ne concerne pas que les cinéastes. Toute famille la rencontre à petite échelle — une correspondance, des photographies, un journal, un enregistrement. Le droit d’auteur protège l’œuvre et confie à des ayants droit le soin de dire oui ou non, souvent longtemps après la mort de tous ceux qui étaient concernés. Ce n’est ni une bonne ni une mauvaise chose : c’est un pouvoir, et il vaut mieux savoir qu’il existe avant de le découvrir en deuil.
Vincent Dieutre aura montré qu’on peut faire de sa propre vie un instrument de connaissance, et de sa fragilité une méthode de travail. C’est une leçon qui survit très bien à l’absence des films.
Repères
- Né le 25 novembre 1960 au Petit-Quevilly (Seine-Maritime).
- Mort le 10 août 2026 à Paris, à 65 ans, des suites d’un arrêt cardiaque (source : Cult). Décès annoncé le 12 août à France Inter.
- Formation : histoire de l’art, puis l’Idhec (aujourd’hui la Fémis). Bourse Villa Médicis hors les murs en 1989.
- Métiers : réalisateur, scénariste, critique, enseignant au département cinéma de l’université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis.
- Films principaux : Rome désolée (1995), Leçons de ténèbres (2000), Bonne Nouvelle (2001), Mon voyage d’hiver (2003), Fragments sur la grâce (2006), Beirut Hotel (2011), Jaurès (2012), This is the End (2023).
- Distinctions : prix du jury au festival du documentaire de Marseille (Leçons de ténèbres), prix du jury à Locarno (Bonne Nouvelle), Teddy Award à la Berlinale (Jaurès).
- Dernier film achevé : Chantal A., Bruxelles, hommage à Chantal Akerman, non diffusé à ce jour.
Info aux familles
Ni la date ni le lieu des obsèques de Vincent Dieutre n’ont été rendus publics à ce jour. Nous mettrons cet article à jour si une cérémonie publique est annoncée.
Pour déposer un message, LeFunéraire met à disposition un espace d’hommages en ligne et un espace mémorial ouverts à tous.
Nos autres hommages
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- Kavinsky, le « Nightcall » de Drive, est mort à 50 ans
- Marie-Paule Belle, la Parisienne qui chantait libre
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Sources
- Cult, « Mort de Vincent Dieutre : un cinéaste singulier qui a su filmer l’intime pour saisir le monde », 14 août 2026.
- franceinfo, « Vincent Dieutre, cinéaste atypique et réalisateur de Jaurès, est mort à 65 ans ».
- Wikipédia (filmographie et distinctions, recoupées).
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