Qui a encore une tombe de famille ?
Depuis vingt ans, la part de Français de 40 ans et plus disposant d'une concession funéraire ne bouge presque pas : 61 % en 2005, 55 % en 2024. Mais derrière ce chiffre immobile, les personnes ont changé. Ceux qui n'ont pas de tombe de famille sont aujourd'hui les cadres, les quadragénaires et les habitants de l'agglomération parisienne. Ce que cette redistribution silencieuse dit de notre rapport aux morts.
Il y a un chiffre qui ne bouge pas, et c’est précisément ce qui devrait attirer l’attention. En 2005, 61 % des Français de 40 ans et plus déclaraient disposer d’une concession funéraire — une tombe de famille, un caveau, un emplacement acquis auprès d’une commune. En 2024, ils sont 55 %. Six points en dix-neuf ans. Le rapport du sixième baromètre CSNAF-CRÉDOC qualifie cette part de « stable depuis 10 ans », et il a raison.
Sauf qu’un chiffre global immobile peut recouvrir un déplacement complet. C’est le cas ici. Ce ne sont plus les mêmes Français qui ont une tombe de famille, et ce ne sont plus les mêmes qui n’en ont pas. La ventilation de 2024 dessine une ligne de partage qui n’existait pas dans les mêmes termes il y a vingt ans — une ligne d’âge, de catégorie sociale et de géographie.
- Le chiffre qui ne bouge pas
- Qui en a une, qui n’en a pas
- La distance, premier motif déclaré
- Le monument recule, l’entretien augmente
- Ce que le droit garantit, et ce qu’il ne garantit pas
- Où vont ceux qui n’ont pas de tombe
- Ce que cela dit de notre rapport aux morts
- Questions fréquentes
Le chiffre qui ne bouge pas
Le baromètre « Les Français et les obsèques » est mené par le CRÉDOC pour la Chambre syndicale nationale de l’art funéraire depuis 2005. Sa sixième vague, publiée en mai 2024, interroge un millier de personnes représentatives des 40 ans et plus. C’est l’une des rares séries longues disponibles sur ces questions en France, et elle permet de comparer point par point sur près de vingt ans.
Sur la possession d’une concession, la série donne : 61 % en 2005, 58 % en 2007, 60 % en 2009, 56 % en 2014, 56 % en 2019, 55 % en 2024. Une décrue lente, concentrée entre 2009 et 2014, puis un plateau.
On pourrait en conclure que rien ne se passe. Ce serait passer à côté de l’essentiel : sur la même période, la France a connu une bascule vers la crémation, un vieillissement de sa population, et une mobilité résidentielle qui éloigne durablement les gens de leur commune d’origine. Que la part de concessions n’ait perdu que six points dans ce contexte est en soi une information — et cela suppose que quelque chose, à l’intérieur du chiffre, a compensé.
Qui en a une, qui n’en a pas
C’est la ventilation 2024 qui rend le mouvement visible.
Parmi les 55 % qui disposent d’une concession, la proportion monte à 91 % chez les personnes de 80 ans et plus et chez les veufs, à 74 % chez celles qui se rendent au cimetière plus de dix fois par an, et à 64 % chez les femmes.
Parmi les 45 % qui n’en ont pas, on trouve 79 % des cadres et professions intellectuelles supérieures, 72 % des 40-49 ans, 60 % des habitants de l’unité urbaine de Paris et 57 % des hommes.
Lues côte à côte, ces deux listes se répondent presque terme à terme. La tombe de famille se concentre chez les plus âgés, les endeuillés récents, les femmes, les habitants des territoires moins denses. Elle est absente chez les diplômés, les urbains, les quadragénaires.
Une précision de méthode s’impose ici, parce qu’elle change la lecture : l’enquête ne porte que sur les 40 ans et plus. Le chiffre de 72 % chez les 40-49 ans ne dit donc pas que les jeunes générations renoncent — il dit qu’à cinquante ans, une large majorité de Français n’a pas encore de concession. Une partie en acquerra une plus tard, souvent au moment d’un décès. Le baromètre ne permet pas de savoir quelle proportion, et il faut s’arrêter là plutôt que d’extrapoler.
La distance, premier motif déclaré
Le même baromètre documente un second mouvement, qui éclaire le premier. La part de Français de 40 ans et plus qui ne se rendent jamais ou moins d’une fois par an au cimetière atteint 29 %, en hausse de 4 points par rapport à 2019. À la Toussaint, 57 % s’y rendent, mais seulement 34 % systématiquement chaque année — soit 12 points de moins qu’en 2009.
Quand on demande pourquoi, la première raison n’est ni l’indifférence ni la perte de foi. 28 % des personnes citent la distance géographique. Vient ensuite, à 26 %, le sentiment que cette journée a pris un caractère trop commercial.
Ce motif de la distance mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il relie mécaniquement les deux séries. Une concession est un point fixe. Elle est acquise auprès d’une commune précise, elle ne se déplace pas, et le droit français ne prévoit aucun mécanisme de transfert d’un cimetière à un autre. Dans une société où l’on change de région pour ses études puis pour son travail, acheter un emplacement suppose de parier sur l’endroit où l’on voudra être — et sur celui où l’on voudra que ses enfants viennent.
Le baromètre ne dit pas que la mobilité cause la baisse. Il dit que la distance est le premier motif déclaré de non-visite, et que ceux qui n’ont pas de concession sont surreprésentés chez les cadres et les Parisiens, deux groupes dont la mobilité résidentielle est documentée par ailleurs. La corrélation est nette ; le lien de cause, l’enquête ne l’établit pas, et nous ne l’affirmerons pas à sa place.
Le monument recule, l’entretien augmente
Deuxième déplacement, à l’intérieur même des concessions existantes. La présence d’un monument funéraire — caveau, pierre tombale — sur la concession passe de 87 % en 2005 à 79 % en 2024, soit un recul de 5 points par rapport à 2009. Elle reste très largement dominante, mais elle s’effrite.
Dans le même temps, la charge s’alourdit pour ceux qui restent. Un interviewé sur trois déclare avoir personnellement en charge l’entretien d’au moins un monument funéraire, en croissance de 7 points par rapport à 2019. Et 63 % de ceux-là s’occupent de plusieurs monuments.
Ces deux courbes vont dans des directions opposées, et c’est logique : moins de personnes possèdent des tombes, mais celles qui en héritent en cumulent davantage. La concession perpétuelle, en particulier, ne s’éteint pas — elle se transmet, et se concentre.
Le baromètre montre aussi ce que les familles regardent quand elles choisissent une pierre tombale. En 2024, 50 % citent un prix raisonnable et 40 % la simplicité d’entretien — deux critères en progression. La belle forme vient loin derrière, à 30 %, et le fait que le produit soit fabriqué en France à 27 %. On achète désormais un monument en pensant à ce qu’il coûtera à entretenir.
Ce que le droit garantit, et ce qu’il ne garantit pas
Une confusion revient constamment dans les questions des familles, et elle mérite d’être levée, car elle conditionne tout le reste : avoir droit à être inhumé dans une commune ne donne pas droit à y obtenir une concession. Ce sont deux choses distinctes.
L’article L. 2223-3 du code général des collectivités territoriales fixe le droit à l’inhumation dans le cimetière communal. Il vise quatre catégories : les personnes décédées sur le territoire de la commune, quel que soit leur domicile ; les personnes qui y sont domiciliées, même décédées ailleurs ; les personnes non domiciliées mais qui y ont droit à une sépulture de famille ; et les Français établis hors de France qui, sans sépulture de famille dans la commune, sont inscrits sur sa liste électorale.
Ce droit s’impose au maire, qui doit motiver expressément un refus. Mais la délivrance d’une concession, elle, relève de la commune. Une municipalité dont le cimetière sature peut légalement refuser d’en accorder de nouvelles, ou n’en proposer que de courte durée.
Car les durées ne sont pas uniformes. L’article L. 2223-14 permet aux communes d’accorder des concessions temporaires de six à quinze ans au plus, trentenaires, cinquantenaires ou perpétuelles — et c’est le conseil municipal qui décide lesquelles sont proposées dans son cimetière, et à quel tarif. Il n’existe pas de barème national : le prix d’un emplacement est fixé par délibération, ce qui explique des écarts considérables d’une commune à l’autre. Toute affirmation sur un « prix moyen » de la concession en France doit être regardée avec méfiance.
À l’échéance, le titulaire dispose d’un droit au renouvellement, qu’il doit exercer dans un délai de deux ans, au tarif en vigueur au moment du renouvellement. Une concession trentenaire peut aussi être convertie en cinquantenaire ou en perpétuelle, si la commune le permet. Nous avons détaillé cette mécanique, et la procédure de reprise qui suit, dans notre article sur la concession funéraire arrivée à échéance.
Quant aux concessions perpétuelles, elles ne sont pas éternelles en pratique. L’article L. 2223-17 permet à la commune de constater l’état d’abandon d’une sépulture qui a cessé d’être entretenue — mais pas avant trente ans à compter de l’acte de concession, ni avant dix ans après la dernière inhumation. Le constat est publié et communiqué aux familles ; depuis la loi du 21 février 2022 dite 3DS, le délai avant le second constat est passé de trois ans à un an, après quoi le conseil municipal peut décider la reprise.
Où vont ceux qui n’ont pas de tombe
La question suivante s’impose : que deviennent les 45 % ? Le baromètre apporte un élément de réponse, et il est net.
Parmi les personnes envisageant la crémation, 49 % souhaitent que leurs cendres soient dispersées et 28 % conservées dans une urne. Le rapport note que la dispersion « reste dominante mais diminue » par rapport à 2019, au profit de l’urne. Or la répartition change radicalement selon le rapport au cimetière : la dispersion est souhaitée par 68 % de ceux qui ne s’y rendent jamais, contre 46 % de ceux qui y vont entre quatre et dix fois par an, et 41 % chez les 80 ans et plus.
Autrement dit, le lien entre l’absence de lieu et le choix de n’en laisser aucun est fort. Ceux qui ne fréquentent pas les cimetières sont aussi ceux qui envisagent le plus de ne pas y figurer.
Mais le mouvement récent vers l’urne est intéressant, et il tempère l’idée d’une disparition du lieu. Conserver des cendres suppose un endroit : columbarium, cavurne, monument cinéraire. Le besoin d’un point fixe ne disparaît pas — il change de forme et d’échelle. Notre page sur la crémation détaille les destinations possibles et les obligations déclaratives qui s’y attachent.
Ce que cela dit de notre rapport aux morts
Il serait facile de lire ces chiffres comme le récit d’un désengagement. Deux données l’interdisent.
La première : 67 % des Français de 40 ans et plus ont vécu le deuil d’un proche au cours des cinq dernières années, en hausse de 5 points par rapport à 2019. La mort n’a pas quitté les familles ; elle y est plus présente qu’il y a cinq ans.
La seconde : 49 % des 40 ans et plus ont laissé ou souhaitent laisser des instructions ou des recommandations sur leurs propres funérailles, et le rapport constate que cette anticipation « continue de progresser ». Il note aussi que 17 % des Français estiment cette préparation plus importante qu’avant depuis le Covid-19.
On n’a donc pas affaire à une société qui se détourne de ses morts. On a affaire à une société qui anticipe davantage et qui possède moins de tombes — ce qui n’est contradictoire qu’en apparence. Anticiper, aujourd’hui, ne signifie plus prioritairement acheter un emplacement : cela signifie dire ce que l’on veut, et à qui.
C’est peut-être le déplacement de fond. Le lieu était le support de la mémoire familiale ; il en devient une option parmi d’autres. Ce qui se maintient, et même progresse, c’est l’intention exprimée — la volonté formulée de son vivant. Nous avons montré ailleurs que la loi ne protège pas une volonté, mais une volonté entendue, et détaillé où déposer ses volontés funéraires pour qu’elles s’imposent réellement.
Reste une question ouverte, que le baromètre pose sans la trancher. Une concession se transmet ; une instruction écrite, non. Ceux qui héritent aujourd’hui de plusieurs monuments — un sur trois, et la proportion monte — sont la dernière génération à recevoir un patrimoine funéraire matériel. Ce que recevront leurs enfants, on l’ignore encore.
Les chiffres à retenir
- 55 % des Français de 40 ans et plus disposent d’une concession en 2024, contre 61 % en 2005.
- 91 % chez les 80 ans et plus et les veufs ; 64 % chez les femmes.
- 79 % des cadres et professions intellectuelles supérieures n’en ont pas ; 72 % des 40-49 ans ; 60 % des habitants de l’unité urbaine de Paris.
- 79 % des concessions portent un monument funéraire, contre 87 % en 2005 (− 5 points par rapport à 2009).
- Un interviewé sur trois a personnellement en charge l’entretien d’au moins un monument (+ 7 points par rapport à 2019), et 63 % d’entre eux en entretiennent plusieurs.
- 29 % ne se rendent jamais ou moins d’une fois par an au cimetière (+ 4 points par rapport à 2019).
- 28 % citent la distance géographique comme motif de non-visite ; 26 % le caractère trop commercial de la Toussaint.
- 49 % souhaitent la dispersion de leurs cendres, 28 % leur conservation dans une urne.
- 67 % ont vécu un deuil ces cinq dernières années (+ 5 points par rapport à 2019).
- 49 % ont laissé ou souhaitent laisser des instructions sur leurs funérailles.
Source : 6e baromètre « Les Français et les obsèques », CRÉDOC pour la CSNAF, mai 2024. Enquête auprès de 1 000 personnes représentatives des 40 ans et plus. Série comparable depuis 2005.
Questions fréquentes
Peut-on acheter une concession de son vivant ?
Oui, dans les communes qui en proposent. L’acquisition n’est liée à aucun décès. Mais la commune n’est pas tenue de vous en accorder une : le droit à l’inhumation, garanti par l’article L. 2223-3 du CGCT, ne vaut pas droit à la concession.
Combien coûte une concession funéraire ?
Il n’existe pas de barème national. Le tarif est fixé par délibération du conseil municipal, pour chaque durée proposée, et varie fortement d’une commune à l’autre. Seule la mairie du cimetière concerné peut vous donner le prix applicable.
Que se passe-t-il si je déménage ?
La concession reste attachée au cimetière où elle a été acquise ; le droit français ne prévoit pas de transfert vers une autre commune. C’est un point à peser avant l’achat, d’autant que la distance géographique est le premier motif déclaré de non-visite au cimetière.
Une concession perpétuelle est-elle vraiment éternelle ?
Non. La commune peut engager une procédure de reprise pour état d’abandon, mais pas avant trente ans à compter de l’acte de concession, ni avant dix ans après la dernière inhumation, et à l’issue d’une procédure encadrée de constats et de publicité.
Combien de temps a-t-on pour renouveler une concession arrivée à échéance ?
Deux ans, au tarif en vigueur au moment du renouvellement. Passé ce délai, la commune peut reprendre l’emplacement.
Faut-il obligatoirement un monument sur une concession ?
Non, et 21 % des concessions n’en portent pas en 2024. Le règlement du cimetière peut en revanche fixer des contraintes de dimensions, de matériaux ou d’aspect.
Sources
- 6e baromètre « Les Français et les obsèques », CRÉDOC pour la Chambre syndicale nationale de l’art funéraire, mai 2024 — rapport intégral.
- Code général des collectivités territoriales, articles L. 2223-3 (droit à l’inhumation), L. 2223-14 (durées des concessions), L. 2223-15 (renouvellement et conversion) et L. 2223-17 (reprise pour état d’abandon).
- Loi n° 2022-217 du 21 février 2022 dite « 3DS », modifiant le délai de la procédure de reprise.
Pour aller plus loin
- Avant — préparer, prévoir, transmettre
- Concession funéraire arrivée à échéance : renouvellement, reprise et droits de la famille
- Volontés funéraires : où les déposer pour qu’elles s’imposent vraiment
- Ce que la loi ne peut pas faire dire aux morts
- Marbrerie funéraire — trouver un marbrier, prix et savoir-faire
- Crémation — comprendre, préparer, s’organiser
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