Illustration évoquant l'absence de sépulture et l'attente d'un deuil sans corps

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Cinq ans sans corps : ce que la découverte de Mailhoc rouvre

Pendant cinq ans et demi, les proches de Delphine Aussaguel ont porté une absence sans sépulture. Ce que la psychologie appelle la perte ambiguë, les rites que les familles inventent faute de tombe, et ce que change vraiment un corps rendu.

Pendant cinq ans et demi, la famille de Delphine Aussaguel a vécu ce que peu de deuils imposent : l’absence sans la mort. Pas de corps, pas de veillée, pas de tombe. Le 16 juillet 2026, des ossements ont été exhumés dans une parcelle du Tarn, à Mailhoc. Les analyses de l’IRCGN ont confirmé qu’il s’agissait des siens. Ce qui se referme alors n’est pas le deuil : c’est l’attente. Le deuil, lui, peut enfin commencer.

Il faut se méfier de l’expression « faire son deuil ». Elle laisse entendre un travail que l’on mènerait à bien, un dossier que l’on clôt. Les proches d’une personne disparue savent que ce n’est pas ainsi que cela se passe — et que, sans dépouille, le travail ne peut même pas s’engager. Ils ne pleurent pas un mort : ils attendent une réponse. C’est un état bien plus difficile à habiter, et beaucoup moins bien reconnu par notre société.

L’affaire qui vient de connaître son épilogue matériel dans le Tarn a occupé la chronique judiciaire pendant des années. Nous ne la reprendrons pas ici sous cet angle : d’autres le font, et mieux. Ce qu’elle éclaire, en revanche, appartient pleinement à ce journal — la manière dont on porte une absence sans sépulture, les rites que les proches inventent pour tenir, et ce que change, concrètement, un corps rendu à sa famille.

Sommaire

Ce qui a été établi

Delphine Aussaguel, épouse Jubillar, infirmière de 33 ans et mère de deux enfants, a disparu de son domicile de Cagnac-les-Mines, dans le Tarn, dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Les recherches menées les années suivantes n’ont rien donné.

Son mari, Cédric Jubillar, a été condamné le 17 octobre 2025 par la cour d’assises du Tarn à trente ans de réclusion criminelle pour meurtre sur conjoint, la préméditation n’ayant pas été retenue. Il a fait appel le jour même : le procès en appel doit s’ouvrir le 21 septembre 2026 devant la cour d’assises de la Haute-Garonne. La condamnation n’est donc pas définitive à ce jour.

Au début du mois de juillet 2026, après cinq ans et demi de dénégations, il a reconnu sa responsabilité dans la mort de son épouse, d’abord par un courrier adressé à ses avocats, puis devant les magistrats. Il a indiqué aux enquêteurs un secteur qui n’avait jamais été fouillé, à une dizaine de kilomètres du domicile du couple. Des ossements y ont été mis au jour le 16 juillet 2026, sur une propriété agricole de la commune de Mailhoc, puis acheminés à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, à Pontoise. Les analyses génétiques ont confirmé, moins de quarante-huit heures plus tard, qu’il s’agissait bien de Delphine Aussaguel. Les restes retrouvés sont partiels.

Ces éléments proviennent des communications du parquet général et des comptes rendus concordants de plusieurs rédactions. Tout ce qui touche aux circonstances de la mort relève de l’instruction et du procès à venir : nous n’en dirons rien.

Un deuil que rien ne pouvait clore

La psychologie a un nom pour cette situation : la perte ambiguë. Le concept a été formulé dans les années 1970 par la psychologue américaine Pauline Boss, de l’université du Minnesota. Il désigne une perte dépourvue de la clarté qui permet ordinairement de la traverser — quelqu’un est physiquement absent mais demeure psychiquement présent, sans qu’aucun fait ne vienne trancher.

Boss distingue deux formes. La première est celle des disparitions : enlèvements, naufrages, catastrophes, corps jamais retrouvés après une guerre. La seconde, plus fréquente et souvent ignorée, est son exact miroir : la personne est là, mais n’est plus tout à fait elle-même — maladie d’Alzheimer, troubles neurocognitifs sévères, traumatisme crânien. Dans les deux cas, l’esprit se heurte au même obstacle : impossible de faire coïncider la présence et l’absence.

Les conséquences sont documentées et lourdes. En l’absence de preuve matérielle, les proches restent suspendus à une double hypothèse contradictoire qu’ils ne peuvent ni abandonner ni tenir : et si elle était encore vivante ? et si elle était morte depuis le premier jour ? Cette oscillation épuise. Les spécialistes du deuil observent chez ces familles une fréquence élevée de trouble du deuil prolongé — une détresse invalidante qui persiste bien au-delà de la première année, là où un deuil ordinaire, sans jamais s’effacer, se réorganise peu à peu.

S’ajoute une difficulté que l’on mesure mal de l’extérieur : ces deuils sont mal reconnus socialement. Sans acte de décès, il n’y a ni congé, ni faire-part, ni condoléances, ni date d’anniversaire à marquer. L’entourage, qui ne sait pas quoi dire, finit souvent par ne plus rien dire. Les proches se retrouvent seuls à porter une chose que la société n’a pas prévu de nommer. C’est un mécanisme que nous avons décrit ailleurs à propos d’autres solitudes du deuil, notamment quand l’entourage s’absente : ici, il est poussé à l’extrême et il dure des années.

Les rites que l’on invente faute de tombe

Privés de sépulture, les proches en fabriquent une. C’est un phénomène constant, et il vaut d’être regardé sans condescendance : ce ne sont pas des gestes de substitution, ce sont de vrais rites.

Les marches blanches en sont la forme la plus visible en France depuis les années 1990. Elles empruntent au cortège funèbre sa marche lente, son silence, sa foule qui accompagne — mais sans corps à conduire quelque part. Elles remplissent deux fonctions à la fois : maintenir la pression sur l’enquête, et offrir aux proches la reconnaissance publique de leur perte que le droit ne leur accorde pas encore. Dans l’affaire du Tarn, les amies de Delphine Aussaguel en ont organisé plusieurs et sont restées mobilisées pendant cinq ans.

Viennent ensuite les rites plus discrets, ceux dont on parle peu. Un banc, un arbre planté, une plaque posée sur un lieu qui n’est pas une tombe. Une page en ligne où l’on continue d’écrire. Une date choisie arbitrairement — le plus souvent celle de la disparition — qui devient l’anniversaire par défaut. Les familles conservent aussi, très longtemps, des objets qu’elles ne peuvent ni ranger ni jeter : une chambre laissée en l’état, des vêtements qu’on ne donne pas. Ce n’est pas du déni. C’est la seule manière de tenir ouvert un dossier que personne ne veut fermer à leur place.

Ces gestes ont une efficacité réelle. Les cliniciens qui accompagnent ces familles recommandent d’ailleurs de les encourager plutôt que de les décourager : une cérémonie mémorielle sans corps, juridiquement possible et libre de toute forme, donne au deuil un point d’appui dans le réel. Nous avons consacré un guide à cette question de la mémoire d’un proche disparu, et un autre à la cérémonie laïque, qui est souvent le cadre le mieux adapté lorsqu’il n’y a pas de dépouille à accompagner.

Ce que change un corps retrouvé

On imagine volontiers que retrouver un corps « apporte la paix ». Les familles concernées décrivent quelque chose de plus complexe : un soulagement immense et une colère tout aussi grande. Soulagement d’échapper enfin à l’incertitude ; colère d’avoir attendu si longtemps une réponse que quelqu’un détenait. Les proches de Delphine Aussaguel ont exprimé publiquement ces deux sentiments à la fois. Il faut le dire sans arrondir les angles : la découverte d’un corps ne console pas, elle rend le deuil possible. Ce n’est pas la même chose, et c’est déjà considérable.

Concrètement, plusieurs choses deviennent réalisables. L’identification permet l’établissement d’un acte de décès en bonne et due forme, avec toutes les conséquences civiles qui s’y attachent — succession, situation des enfants, statut du conjoint survivant. Surtout, une fois les opérations d’expertise achevées et la restitution autorisée par le magistrat, la famille peut organiser de véritables obsèques : accompagner un cercueil, choisir une inhumation ou une crémation, désigner une sépulture, y faire graver un nom et deux dates.

Le fait que les restes soient partiels ne change rien à cette possibilité. Des restes humains identifiés peuvent être inhumés ou crématisés comme un corps entier, et bénéficient de la même protection légale. La question n’est pas de savoir si l’on a « tout » : elle est d’avoir un lieu. Les délais, eux, dépendent de la procédure en cours et non de la seule volonté de la famille : nous détaillons ce parcours administratif dans un article distinct, consacré aux obsèques après une restitution judiciaire du corps.

Pourquoi il nous faut un lieu

Reste la question de fond, celle que cette affaire pose à tout le monde et pas seulement aux proches : pourquoi tenons-nous tant à récupérer un corps ? Rationnellement, l’argument est mince. La personne est morte depuis longtemps. Les restes ne sont plus elle. Le savoir ne modifie ni ce qui s’est produit ni ce qui a été perdu.

Et pourtant aucune société connue n’a fait l’économie de la sépulture. Nous l’écrivions récemment à propos de ce qu’une nation fait de ses morts : la France a consacré des années, entre 1915 et 1923, à inventer un dispositif permettant de donner un nom, un lieu et une visite à des morts dont beaucoup n’avaient pas de tombe identifiable. Ce que l’État a construit à l’échelle de centaines de milliers d’hommes, chaque famille le refait à sa mesure. Ce n’est pas de la superstition, c’est une nécessité de l’esprit humain.

Un lieu fait trois choses qu’aucun souvenir intérieur ne sait faire. Il donne à l’absence une adresse — quelque part où aller, qui existe indépendamment de nous et nous survivra. Il rend le deuil visible et donc partageable : on peut s’y rendre à plusieurs, y emmener des enfants, y croiser d’autres endeuillés. Et il installe une distance salutaire : tant que le mort est partout, il est ingérable ; quand il est quelque part, on peut recommencer à vivre ailleurs.

C’est cela, exactement, que cinq ans et demi d’absence avaient interdit à une famille du Tarn. Ce n’est pas une affaire de justice, ni de vérité judiciaire, ni de peine. C’est une affaire de tombe. Et le fait qu’un pays entier ait suivi cette recherche pendant des années dit peut-être moins notre goût du fait divers que notre intuition partagée : tant qu’un mort n’a pas de lieu, quelque chose reste inachevé pour ceux qui restent.

Questions fréquentes

Peut-on organiser une cérémonie sans corps ?

Oui, et sans autorisation particulière. Une cérémonie mémorielle n’est pas une opération funéraire au sens réglementaire : elle est entièrement libre dans sa forme, son lieu et sa date. Elle peut être religieuse ou civile, publique ou strictement familiale. Les professionnels du deuil la recommandent généralement, y compris quand aucune certitude n’existe encore, à condition que les proches ne la vivent pas comme un enterrement forcé.

Que se passe-t-il juridiquement quand une personne disparaît sans être retrouvée ?

Le droit français prévoit deux régimes distincts. Lorsque la disparition survient dans des circonstances de nature à mettre la vie en danger et que le corps n’a pas été retrouvé, le tribunal peut prononcer une déclaration judiciaire de décès (article 88 du Code civil) : le jugement tient alors lieu d’acte de décès. En dehors de ces circonstances, on relève du régime de l’absence, beaucoup plus long, qui passe par une présomption d’absence avant une déclaration d’absence. Les situations concrètes étant très variables, ces démarches se conduisent avec un avocat ou un notaire.

Peut-on inhumer des restes partiels ?

Oui. Des restes humains identifiés peuvent être placés dans un cercueil et inhumés, ou faire l’objet d’une crémation, selon les mêmes règles qu’un corps entier. Ils bénéficient de la protection due à tout reste humain.

Quand un corps est retrouvé dans le cadre d’une enquête, la famille peut-elle l’obtenir immédiatement ?

Non. Le corps ou les restes sont d’abord placés sous main de justice pour les opérations d’identification et d’expertise. La restitution intervient sur autorisation du magistrat, une fois ces opérations achevées, avec délivrance des autorisations nécessaires aux obsèques. Le délai dépend de la procédure et peut varier sensiblement d’une affaire à l’autre.

Si vous traversez cette situation

Les familles de personnes disparues peuvent se tourner vers les associations d’aide aux victimes, présentes dans chaque département et joignables par le numéro national d’aide aux victimes, le 116 006 (appel et service gratuits, sept jours sur sept). Un accompagnement psychologique spécialisé dans le deuil traumatique est vivement conseillé : la perte ambiguë n’est pas un deuil ordinaire et ne se traverse pas avec les mêmes outils. Si la charge devient trop lourde, le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond gratuitement à toute heure.

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