Flammes de bougies formant une procession au crepuscule dans un sanctuaire

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Actualités funéraires

Quand le miracle n’a pas lieu, il reste quelqu’un à côté

Ce dimanche à Lourdes, quelque 7 000 malades étaient à la messe de Léon XIV, qui ne leur a promis aucune guérison. Ce que l'Église propose à la place du miracle tient dans une lettre de 1984 sur le bon Samaritain, et la recherche sur le deuil mesure la même chose : ce qui compte, c'est d'être là. Ce que l'on peut faire au chevet d'un proche, croyant ou non.

Ce dimanche matin, sur la Prairie du sanctuaire de Lourdes, quelque 7 000 malades se trouvaient parmi les 150 000 personnes venues entendre Léon XIV. Statistiquement, presque aucun d’eux ne repartira guéri, et le pape ne leur a rien promis de tel. Ce que l’Église leur propose à la place du miracle tient dans un texte signé il y a quarante-deux ans, un 11 février, jour de Notre-Dame de Lourdes. Et ce texte dit, avec d’autres mots, ce que la recherche sur le deuil mesure aujourd’hui : ce qui compte, c’est d’être là.

Le pape s’est adressé à eux directement. Lourdes, a-t-il dit selon Vatican News, est un lieu où « aucune fragilité n’est rejetée ». Il a cité les béquilles, les fauteuils roulants, et « vos larmes cachées », qui « ne sont pas des obstacles ».

Nous avons raconté hier ce que le sanctuaire fait réellement pour les malades, et pourquoi moins d’un dossier de guérison sur cent y aboutit à un miracle reconnu. Ce texte-ci pose la question suivante, celle que ce chiffre laisse ouverte : quand on sait que le miracle n’aura pas lieu, que reste-t-il à faire au chevet de quelqu’un ?

Un pape a répondu par écrit, en 1984, à la question du miracle qui ne vient pas

Le 11 février 1984, Jean-Paul II publie une lettre apostolique intitulée Salvifici doloris, sur « le sens chrétien de la souffrance humaine ». La date n’est pas fortuite : c’est la mémoire liturgique de Notre-Dame de Lourdes, anniversaire de la première apparition rapportée par Bernadette Soubirous en 1858.

Le texte fait une chose que l’on attend peu d’un document pontifical sur la douleur. Il renonce à l’expliquer. Le Christ, écrit le pape, « n’explique pas abstraitement les raisons de la souffrance ». Il ne livre pas de théorie. Il appelle à le suivre.

Puis la lettre se tourne vers celui qui ne souffre pas, et c’est peut-être sa page la plus lue. Elle relit la parabole du bon Samaritain, cet homme qui s’arrête sur le bord de la route quand d’autres passent. Et elle en donne une définition qui tient en une ligne : le bon Samaritain, c’est « toute personne qui s’arrête auprès de la souffrance d’un autre homme ».

Aucune condition de foi, aucune compétence médicale. S’arrêter. Le texte ne dit pas que cela guérit. Il dit que cela compte.

En 1992, l’Église a fixé cette idée dans le calendrier

Huit ans plus tard, en 1992, Jean-Paul II institue la Journée mondiale du malade. Il la place au 11 février, là encore, jour de Notre-Dame de Lourdes. La première édition est célébrée l’année suivante, en 1993, et c’est Lourdes qui l’accueille.

Le sanctuaire en rappelle chaque année l’objet : prier pour les malades, soutenir leurs proches, reconnaître le travail des soignants, des bénévoles et des aidants. Les aidants figurent dans la définition même de la journée. Ce n’est pas un détail : ceux qui restent à côté du lit sont désignés comme faisant partie de ce qu’on célèbre.

Le thème retenu pour 2026 revient, trente-trois ans après, exactement au même endroit : la compassion du Samaritain, aimer en portant la douleur de l’autre. La boucle est bouclée. Ce qui était une page de lettre apostolique est devenu une institution annuelle, puis un fil rouge.

Vingt ans après la lettre, son auteur est venu la vivre

Le 14 août 2004, Jean-Paul II, atteint de la maladie de Parkinson, arrive à Lourdes pour ce qui sera son dernier voyage hors d’Italie. Devant la grotte de Massabielle, il salue les malades. Le texte officiel publié par le Saint-Siège contient cette phrase : « je partage avec vous un temps de vie marqué par la souffrance physique ».

Il n’est pas venu demander une guérison qu’il savait improbable. Il est venu s’asseoir parmi ceux qui étaient dans le même état que lui. Il mourra le 2 avril 2005. Hier, nous avons raconté le silence qui s’est fait ce jour-là autour de lui ; nous n’y revenons pas.

Ce qui frappe, à vingt ans de distance, c’est la cohérence. L’homme qui avait écrit que le bon Samaritain est celui qui s’arrête a fini par occuper l’autre place : celle de l’homme au bord de la route, devant qui d’autres s’arrêtent. La lettre de 1984 parlait des deux rôles. Il a tenu les deux.

La recherche sur le deuil a mesuré la même chose, sans rien devoir à la théologie

On pourrait s’en tenir là et laisser ce qui précède aux croyants. Ce serait passer à côté d’un résultat qui ne doit rien à la foi.

Entre 2021 et 2022, l’équipe de Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie à l’université de Strasbourg, a suivi 274 personnes endeuillées pendant la pandémie. C’est l’étude Covideuil, financée par l’Agence nationale de la recherche, dont nous avons détaillé les résultats dans notre dossier sur les rites funéraires sans religion.

Parmi tout ce qui a rendu ces deuils plus difficiles, deux facteurs faisaient monter l’ensemble des échelles de complication. L’un était l’impossibilité de réunir les proches. L’autre était de ne pas avoir été présent auprès du mourant.

Ce n’est pas un argument religieux. La chercheuse elle-même se garde de conclure en faveur d’une forme de rite plutôt qu’une autre. Mais le constat rejoint, trait pour trait, la définition de 1984. Ce que le texte appelle s’arrêter, l’étude l’appelle être présent. Et elle en mesure l’absence, chez ceux qui restent, des mois plus tard.

La France laïque a bâti des droits sur la même intuition

La société française n’a pas attendu Lourdes pour en tirer des conséquences, et elle l’a fait avec ses propres outils.

Depuis la loi du 9 juin 1999, toute personne malade dont l’état le requiert a droit à des soins palliatifs et à un accompagnement. Le mot « accompagnement » est dans le texte de loi, à côté du mot « soins ». La même loi a organisé l’intervention de bénévoles d’accompagnement dans les établissements, au sein d’associations conventionnées.

Plus ancienne encore, la loi de séparation de 1905 prévoit dès son article 2 que des services d’aumônerie peuvent être financés dans les hospices et les établissements publics. C’est ce qui permet aujourd’hui aux hôpitaux publics d’accueillir des aumôniers de plusieurs confessions, que les patients peuvent demander à voir.

Aucun de ces textes ne parle de miracle. Tous partent du même constat que la lettre de 1984 et que l’étude Covideuil : il existe un moment où l’on ne guérit plus, et ce moment n’est pas vide. Il reste quelqu’un à accompagner.

Le pape a aussi parlé de l’aide à mourir : pourquoi nous n’en débattons pas ici

Au cours de cette même journée à Lourdes, Léon XIV a redit son opposition à l’aide à mourir. Selon l’AFP, il a jugé « impossible de considérer comme normal de donner la mort » et ajouté que « ce qui est légal n’est pas nécessairement moral ». Ses propos visent la loi créant un droit à l’aide à mourir, adoptée définitivement par l’Assemblée nationale le 15 juillet 2026, validée par le Conseil constitutionnel le 14 août et promulguée le 19 août.

Ce texte divise profondément. Ses partisans y voient une liberté nouvelle pour des malades dont la souffrance ne peut plus être soulagée. Ses opposants, dont l’Église catholique, y voient une rupture avec le devoir de soigner et d’accompagner jusqu’au bout. Nous consacrerons à cette loi un article à part, qui dira précisément ce qu’elle prévoit, ce qui s’applique déjà et ce qui attend encore ses textes d’application. Ce n’est pas l’objet de celui-ci, qui porte sur ce qui reste à faire quand le miracle n’a pas lieu, quelle que soit la décision prise ensuite.

Ce que l’on peut faire au chevet de quelqu’un, croyant ou non

Si la lettre de 1984, la loi de 1999 et l’étude Covideuil disent la même chose, cela se traduit en gestes très simples. Ils ne demandent ni foi, ni formation.

  • Être là, même sans rien dire. Le silence partagé n’est pas un échec de la conversation. C’est souvent ce que la personne attend.
  • Demander l’équipe de soins palliatifs. À l’hôpital, beaucoup d’établissements disposent d’une équipe mobile de soins palliatifs, qui intervient dans tous les services. Posez la question au médecin ou au cadre de santé : « Est-ce que l’équipe de soins palliatifs peut passer ? » L’accompagnement fait partie du droit ouvert par la loi de 1999.
  • Demander l’aumônerie, si la personne le souhaite. L’accueil de l’hôpital ou le cadre de santé peut la faire venir. Plusieurs confessions sont souvent représentées. C’est la volonté du malade qui compte, pas celle de la famille.
  • Relayer, ne pas porter seul. Des associations de bénévoles d’accompagnement interviennent à l’hôpital, en Ehpad et parfois à domicile. Demandez au service lesquelles y sont conventionnées. Elles prennent le relais quand vous ne pouvez pas être là.
  • Organiser les présences. Un planning partagé entre frères, sœurs et amis évite les journées sans personne et les soirées à six dans la chambre. L’étude Covideuil montre que l’absence au dernier moment est ce qui pèse le plus ensuite.
  • Parler des volontés tant qu’il est temps. Savoir ce que la personne veut pour ses obsèques soulage ceux qui restent. Une feuille datée, signée, et une personne qui sait où elle se trouve suffisent.

Rien de tout cela ne garantit une fin paisible. Aucune démarche ne le peut. Mais ce sont les gestes que la recherche associe à des deuils moins lourds, et ceux que le droit français protège.

Ce qui reste

Ce soir, à 21 heures, la procession aux flambeaux partira de la grotte. Des milliers de lumières avanceront lentement, portées par des gens dont la plupart ne se connaissent pas, et dont beaucoup poussent un fauteuil.

On peut y voir un acte de foi, ou simplement une image. Dans les deux cas, elle montre la même chose : personne n’y avance seul. C’est ce qui reste quand le miracle n’a pas lieu, et ce n’est pas rien. Pour les croyants, c’est une présence qui les dépasse. Pour tous les autres, c’est quelqu’un à côté. Pour la personne qui s’en va, c’est peut-être la même chose.

Ce que disent les chiffres

  • 150 000 fidèles, dont environ 7 000 malades, à la messe du pape sur la Prairie de Lourdes le 27 septembre 2026 (Vatican News).
  • Environ 7 300 guérisons déclarées à Lourdes depuis 1858, 71 reconnues comme miracles par l’Église (détail et sources dans notre dossier d’hier).
  • 11 février 1984 : publication de Salvifici doloris, le jour de Notre-Dame de Lourdes.
  • 1992 : institution de la Journée mondiale du malade ; 1993 : première édition, à Lourdes.
  • 274 personnes endeuillées suivies par l’étude Covideuil (université de Strasbourg, ANR). Ne pas avoir été présent auprès du mourant fait partie des deux facteurs qui aggravaient l’ensemble des indicateurs de deuil compliqué.
  • 9 juin 1999 : loi garantissant l’accès aux soins palliatifs et à un accompagnement.
  • 291 voix contre 241 : vote définitif de la loi sur l’aide à mourir à l’Assemblée nationale, le 15 juillet 2026.

Textes cités

  • Jean-Paul II, lettre apostolique Salvifici doloris, 11 février 1984 (vatican.va), notamment le § 28 sur le bon Samaritain.
  • Jean-Paul II, prière à la grotte de Massabielle et salut aux malades, Lourdes, 14 août 2004 (vatican.va).
  • Sanctuaire Notre-Dame de Lourdes, page « Le 11 février, Lourdes célèbre la Journée mondiale du malade » (lourdes-france.com), pour l’objet de la journée et le thème 2026.
  • Vatican News, « Messe du Pape à Lourdes, lieu béni d’espérance, même au cœur de l’épreuve », 27 septembre 2026, pour l’homélie et la fréquentation.
  • Dépêches AFP du 27 septembre 2026, reprises notamment par Boursorama et L’Avenir, pour les propos du pape sur l’aide à mourir.
  • Site parlons-fin-de-vie.fr, pour l’adoption définitive de la loi le 15 juillet 2026 ; Euronews, 19 août 2026, pour la décision du Conseil constitutionnel et la promulgation.
  • Marie-Frédérique Bacqué, Bulletin de l’Observatoire international du religieux (CNRS), n° 38, juillet 2022, recherche Covideuil.
  • Loi n° 99-477 du 9 juin 1999 visant à garantir le droit à l’accès aux soins palliatifs ; loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, article 2.
  • Point non vérifié en primaire : le discours du pape sur l’aide à mourir n’a été lu que dans les reprises de l’AFP, le texte officiel n’étant pas encore publié au moment de la rédaction. L’occasion exacte (homélie, rencontre avec les évêques ou avec l’Accueil Notre-Dame) n’est pas précisée ici pour cette raison.
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