Le deuil n’a pas d’étapes : ce qui se passe vraiment, et comment le traverser
Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation : le célèbre modèle des « cinq étapes du deuil » est l'un des plus mal compris qui soit. Ce que la recherche dit vraiment du chemin après la perte d'un proche — et comment le traverser, à son rythme.
On l’entend dès les premiers jours, glissé avec douceur par un proche qui veut bien faire : « Tu es dans le déni, c’est normal, ça passera. » Puis viendraient la colère, le marchandage, la dépression, et enfin l’acceptation. Cinq cases, dans l’ordre, comme un escalier qu’il suffirait de gravir pour s’en sortir. Ce récit des « cinq étapes du deuil » est sans doute la chose la plus répandue, et la plus trompeuse, que notre époque raconte sur la perte d’un être aimé.
Car ceux qui ont vraiment traversé un deuil le savent : il ne ressemble à aucun escalier. Il avance et recule, revient sans prévenir un matin d’avril ou au détour d’une chanson, mêle dans la même heure le rire et les larmes. Comprendre pourquoi le modèle des étapes s’est imposé — et ce que la recherche a découvert depuis — n’est pas un exercice théorique. C’est une façon de rendre aux endeuillés le droit de vivre leur deuil tel qu’il est, et non tel qu’on leur dit qu’il devrait être.
Au sommaire
- D’où vient vraiment le modèle des « cinq étapes »
- Le grand malentendu : un modèle pensé pour les mourants
- Ce que la recherche dit aujourd’hui
- Garder un lien, plutôt que « tourner la page »
- Combien de temps dure un deuil ?
- Quand le deuil se complique
- Traverser : quelques repères concrets
- Où trouver de l’aide en France
- Questions fréquentes
D’où vient vraiment le modèle des « cinq étapes »
Le modèle naît en 1969, sous la plume d’Élisabeth Kübler-Ross, psychiatre helvético-américaine, dans un livre devenu un classique : On Death and Dying. À partir de centaines d’entretiens menés avec des patients atteints de maladies incurables, elle observe cinq réactions émotionnelles qui reviennent : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation.
L’ouvrage a eu un mérite immense, qu’il faut lui reconnaître. À une époque où l’on mentait volontiers aux mourants pour les « protéger », Kübler-Ross a osé écouter ce qu’ils avaient à dire, et a ouvert la voie aux soins palliatifs modernes. Son intention était humaniste : donner une parole, et une dignité, à ceux que la médecine avait tendance à abandonner une fois leur cas jugé désespéré.
Mais une chose s’est perdue en route. Au fil des décennies, ces cinq réactions ont quitté le chevet des malades pour devenir une grille universelle, appliquée à toutes les pertes : le décès d’un proche, mais aussi la séparation, le licenciement, la maladie. Le succès du modèle a fini par effacer son contexte d’origine.
Le grand malentendu : un modèle pensé pour les mourants
Voici le point que presque tout le monde ignore. Les cinq étapes de Kübler-Ross décrivent à l’origine ce que ressent une personne confrontée à sa propre mort — ce qu’on pourrait appeler le deuil de soi-même. Elles ne décrivent pas, dans l’esprit de leur auteure, le cheminement de celui qui reste après avoir perdu un être cher.
Le glissement de l’un à l’autre s’est fait presque sans qu’on le remarque, et il a installé une confusion durable. Car rien ne dit que l’on traverse la mort d’un parent ou d’un enfant comme on traverse l’annonce de sa propre fin. Kübler-Ross elle-même a nuancé son propos par la suite : ces étapes ne sont ni linéaires ni obligatoires, et certaines personnes n’en vivent aucune. Le malentendu, lui, est resté.
Le problème n’est pas seulement académique. Quand on présente le deuil comme une séquence à respecter, on installe une norme silencieuse. Celui qui ne ressent pas de colère se demande s’il aime assez. Celui qui n’« accepte » pas au bout de quelques mois se croit en retard, anormal, bloqué. Le modèle, censé rassurer, finit par culpabiliser.
Ce que la recherche dit aujourd’hui
La critique scientifique est aujourd’hui largement documentée. En 2017, les chercheurs Margaret Stroebe, Henk Schut et Kathrin Boerner ont publié dans la revue spécialisée OMEGA – Journal of Death and Dying une revue critique de la théorie des étapes. Leur conclusion est claire : le modèle ne repose sur aucune base empirique solide, ses contours sont conceptuellement flous, et son usage peut nuire aux personnes endeuillées en leur imposant des attentes irréalistes.
Que proposent les chercheurs à la place ? Non pas une nouvelle liste d’étapes, mais une autre façon de regarder le deuil. Dès 1999, Margaret Stroebe et Henk Schut ont décrit ce qu’ils ont appelé le modèle du processus dual. L’idée est simple et, pour quiconque a vécu un deuil, immédiatement reconnaissable : la personne endeuillée oscille en permanence entre deux mouvements.
Il y a d’un côté ce qui tourne vers la perte — pleurer, se souvenir, regarder des photos, laisser la douleur monter. Et de l’autre ce qui tourne vers la vie qui continue — gérer les démarches, reprendre le travail, endosser des rôles que le défunt occupait, parfois rire à nouveau. On passe de l’un à l’autre sans logique apparente, parfois dans la même journée. Cette oscillation n’est pas un signe d’instabilité : c’est, précisément, le travail du deuil.
Garder un lien, plutôt que « tourner la page »
Une autre découverte a bouleversé la manière de penser le deuil. Longtemps, on a cru qu’« en finir » avec le deuil supposait de se détacher du défunt, de couper le lien pour « passer à autre chose ». Les travaux de Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman, réunis en 1996 sous le nom de liens continus, ont montré l’inverse : la plupart des endeuillés ne rompent jamais tout à fait le lien, et ce maintien n’a rien de pathologique.
Continuer de parler à un disparu, garder un objet, cuisiner un plat qu’il aimait, se demander « ce qu’il en aurait pensé » : loin d’empêcher de vivre, ces gestes aident souvent à avancer. Le deuil ne consiste pas à effacer une présence, mais à transformer une relation — d’une présence physique en une présence intérieure, faite de mémoire. C’est aussi tout le sens des lieux et des rites : entretenir une sépulture, déposer des fleurs, revenir au columbarium. On ne s’accroche pas au passé ; on garde vivant un fil.
Combien de temps dure un deuil ?
C’est la question que tout le monde pose, et celle à laquelle personne ne peut honnêtement répondre par un chiffre. Il n’existe pas de durée « normale ». Le deuil ne se mesure pas en semaines mais se vit en vagues, dont l’intensité s’espace généralement avec le temps sans jamais disparaître tout à fait. Les dates anniversaires, les fêtes, certains lieux peuvent rouvrir la douleur des années plus tard — et c’est normal.
Les repères sociaux d’autrefois — le port du noir, les périodes de retrait codifiées — ont presque disparu, sans qu’on les remplace. Beaucoup d’endeuillés se retrouvent seuls face à une attente diffuse : celle d’un entourage qui, passé les premières semaines, voudrait les voir « aller mieux ». C’est souvent là, quand les autres sont repartis vers leur vie, que le deuil se fait le plus lourd.
Quand le deuil se complique
Si le deuil n’est pas une maladie, il peut, dans une minorité de cas, devenir un trouble qui nécessite un accompagnement. La médecine a fini par le reconnaître : l’Organisation mondiale de la santé a intégré le trouble de deuil prolongé dans sa classification internationale (la CIM-11) en 2018, et l’Association américaine de psychiatrie l’a inscrit en mars 2022 dans la version révisée de son manuel de référence, le DSM-5.
De quoi s’agit-il ? D’un deuil dont l’intensité ne s’apaise pas et qui, bien au-delà du délai attendu dans une culture donnée — au moins six mois à un an selon les classifications —, empêche durablement de fonctionner au quotidien : sidération qui ne cède pas, incapacité à accepter la perte, douleur envahissante, retrait de toute vie sociale. Reconnaître ce trouble n’est pas « médicaliser le chagrin » : c’est offrir une aide à ceux, peu nombreux, pour qui le temps seul ne suffit pas. En parler à son médecin traitant est, dans ce cas, le premier pas.
Traverser : quelques repères concrets
Il n’y a pas de méthode pour faire son deuil, et méfions-nous de qui en vendrait une. Il existe en revanche quelques repères, tirés de l’expérience des personnes endeuillées et de ceux qui les accompagnent.
Ne pas se comparer. Chaque deuil est unique, parce que chaque relation l’était. Le vôtre ne ressemblera ni à celui de votre frère ni à celui de votre voisine, et ce n’est pas une anomalie.
Accueillir l’oscillation. Avoir besoin de pleurer un jour et de rire le lendemain, vouloir parler du défunt puis ne plus pouvoir en entendre le nom : ces allers-retours sont le mouvement même du deuil, pas une trahison.
Laisser une place aux gestes. Les rites, même petits et personnels — allumer une bougie, écrire, revenir sur une tombe — donnent une forme à ce qui n’en a pas. Ils aident là où les mots manquent.
Accepter l’aide pratique. Dans les premières semaines, les démarches s’accumulent au pire moment. Se faire seconder pour les formalités, ou simplement savoir à quoi s’attendre, allège une charge réelle. Nos guides sur qui paie les obsèques et les aides existantes et sur le capital décès sont là pour cela.
Ne pas rester seul si la douleur écrase. Parler — à un proche, à un groupe, à un professionnel — ne « guérit » pas le deuil, mais évite de le porter dans le silence. Demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse ; c’est souvent ce qui permet de tenir.
Où trouver de l’aide en France
Plusieurs associations reconnues offrent en France un accompagnement gratuit aux personnes endeuillées. Elles ne remplacent pas un suivi médical lorsqu’il est nécessaire, mais elles brisent l’isolement et offrent un espace où la parole sur la mort redevient possible.
- JALMALV (« Jusqu’à la mort accompagner la vie »), reconnue d’utilité publique depuis 1993, est présente dans presque toutes les régions : écoute téléphonique, entretiens individuels et groupes d’entraide, gratuitement.
- Empreintes propose une plateforme téléphonique nationale, des groupes de soutien pour adultes et des programmes spécifiques pour les enfants et les adolescents endeuillés.
- Les cafés deuil, rencontres ouvertes organisées un peu partout, permettent de partager son expérience librement, sans inscription ni engagement.
Comme le rappellent ces associations, le deuil est une douleur, pas une maladie : un passage normal, universel et pourtant chaque fois singulier. Le reconnaître, c’est déjà cesser d’attendre de soi qu’on « aille bien » selon un calendrier qui n’existe pas.
Repères
- 1969 — Élisabeth Kübler-Ross publie On Death and Dying et décrit cinq réactions chez les patients en fin de vie.
- Un malentendu — Ce modèle pensé pour les mourants a été appliqué, à tort, aux endeuillés.
- 1996 — Théorie des liens continus : garder un lien avec le défunt est sain.
- 1999 — Modèle du processus dual : le deuil est une oscillation, pas un escalier.
- 2017 — Une revue critique conclut à l’absence de base empirique des « étapes ».
- 2018-2022 — Le trouble de deuil prolongé est reconnu par la CIM-11 puis le DSM-5.
- Gratuit — JALMALV, Empreintes et les cafés deuil accompagnent sans frais.
Questions fréquentes
Les cinq étapes du deuil existent-elles vraiment ?
Elles décrivent des émotions réelles — déni, colère, marchandage, tristesse, acceptation — que beaucoup d’endeuillés traversent. Mais elles ne forment pas une séquence obligatoire ni ordonnée. On peut les vivre dans le désordre, en oublier, ou n’en ressentir aucune. Les considérer comme un passage obligé est la principale source de malentendu.
Est-il normal de ne pas pleurer après un décès ?
Oui. L’absence de larmes, surtout dans la sidération des premiers temps, n’a rien d’anormal et ne dit rien de l’amour porté au défunt. Chacun exprime le deuil à sa manière ; certaines personnes le vivent de façon plus intérieure.
Combien de temps « doit » durer un deuil ?
Il n’existe pas de durée normale. Le deuil évolue par vagues dont l’intensité tend à s’espacer avec le temps, sans jamais disparaître complètement. Les dates anniversaires peuvent raviver la douleur des années plus tard, et c’est attendu.
Quand faut-il s’inquiéter et consulter ?
Lorsque la douleur reste aussi vive et envahissante après plusieurs mois, empêche de fonctionner au quotidien, s’accompagne d’un repli total ou de pensées sombres persistantes, il est utile d’en parler à son médecin traitant. Le trouble de deuil prolongé est reconnu et peut être accompagné.
Garder les affaires ou parler au défunt, est-ce malsain ?
Non. Maintenir un lien avec la personne disparue — objets, gestes, paroles intérieures — est aujourd’hui considéré comme une part normale et souvent aidante du deuil. Le but n’est pas d’oublier, mais de transformer une présence en mémoire.
Où trouver de l’aide gratuitement en France ?
Des associations comme JALMALV et Empreintes proposent écoute téléphonique, entretiens et groupes de parole gratuits, partout en France. Les cafés deuil offrent un espace d’échange ouvert. En cas de détresse, le médecin traitant reste un premier interlocuteur.
Cet article a une visée d’information générale et ne remplace pas un avis médical ou psychologique. Si vous traversez une période difficile, parlez-en à un professionnel de santé ou à l’une des associations citées.
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