Halloween, la veille de la Toussaint : deux façons de regarder la mort
Halloween, la veille de la Toussaint : deux façons de regarder la mort
Le 31 octobre au soir, des enfants déguisés en squelettes sonnent aux portes ; le lendemain, leurs parents fleurissent des tombes. On oppose volontiers la fête importée et la tradition française. Elles sont pourtant sœurs : Halloween n'est rien d'autre que « la veille de tous les saints ». Essai sur deux manières, l'une joueuse, l'autre recueillie, de faire une place aux morts.
Ce samedi 31 octobre, des enfants grimés en fantômes et en squelettes sonneront aux portes pour réclamer des bonbons. Le lendemain, dimanche 1er novembre, beaucoup de leurs parents prendront la route d’un cimetière avec un pot de chrysanthèmes. Entre ces deux scènes, on voit d’ordinaire un fossé : d’un côté une fête commerciale venue d’Amérique, de l’autre une tradition française et recueillie. L’histoire raconte autre chose. Les deux soirées sont sœurs, et elles parlent de la même chose.
Un nom qui dit tout : « la veille de tous les saints »
Le mot lui-même le dit. En anglais, la Toussaint s’appelle All Hallows’ Day, le jour de tous les saints, hallow signifiant « saint ». La veille au soir, c’est All Hallows’ Eve, que l’usage a contracté au fil des siècles en Hallowe’en, puis Halloween. Le poète écossais Robert Burns publiait déjà en 1785 un poème portant ce titre, consacré aux jeux et aux superstitions de cette nuit-là.
Halloween n’est donc pas une fête concurrente de la Toussaint : c’en est littéralement la veillée. Comme nous le rappelions dans notre enquête sur l’origine du 1er novembre, la fête de tous les saints s’est fixée à cette date au VIIIe siècle à Rome, avant d’être étendue à l’ensemble de l’Occident chrétien au IXe. Le 2 novembre est devenu ensuite le jour de la commémoration des défunts. Trois jours se suivent ainsi, du 31 octobre au 2 novembre, qui forment dans le calendrier un même seuil entre l’automne et l’hiver.
Avant l’Église : la fin des récoltes chez les Celtes
Les historiens rattachent généralement les usages d’Halloween à une fête bien plus ancienne : Samain, qui marquait chez les peuples celtes d’Irlande et d’Écosse la fin des récoltes et l’entrée dans la saison sombre. On y prêtait aux morts la faculté de revenir parmi les vivants le temps d’une nuit. Plusieurs historiens voient dans la date chrétienne de la Toussaint une manière de recouvrir cette fête antérieure, sans pouvoir l’établir avec certitude. Ce qui est sûr, c’est que les deux traditions ont cohabité pendant des siècles dans les îles britanniques.
Les déguisements, eux, ont une explication que l’on oublie souvent. Dans certaines régions d’Écosse et d’Irlande, on se masquait ou se noircissait le visage pour figurer les esprits des morts, ou pour ne pas être reconnu d’eux. L’enfant déguisé en fantôme qui frappe à une porte rejoue, sans le savoir, une très vieille manière de donner un visage aux disparus.
Le détour par l’Amérique
La fête aurait pu rester un usage régional des îles britanniques. Elle a traversé l’Atlantique avec l’émigration irlandaise, massive au XIXe siècle, notamment après la Grande Famine. Aux États-Unis, elle s’est transformée : la citrouille sculptée y a remplacé le navet, plus courant en Irlande, les veillées sont devenues des fêtes de quartier, et la tournée des enfants pour réclamer des friandises s’est imposée au XXe siècle. C’est cette version américaine, familiale et colorée, qui est revenue en Europe un siècle plus tard.
En France : une arrivée tardive, un accueil mitigé
En France, Halloween n’a pratiquement aucune histoire avant les années 1990. Son arrivée doit peu au folklore et beaucoup au commerce. Disneyland Paris organise ses premières soirées sur ce thème au début de la décennie, et en 1997, France Télécom lance un téléphone mobile orange baptisé « Olaween », avec une campagne restée dans les mémoires et des milliers de citrouilles disposées au Trocadéro. L’historien Adrien Lherm, interrogé sur le sujet, voit dans 1997 « une date charnière » : la croissance revient, le pouvoir d’achat aussi, et grandes enseignes comme boulangeries s’emparent de la fête pour animer le mois d’octobre.
L’engouement est réel à la fin des années 1990, notamment chez les jeunes. Il suscite aussi des réserves : une partie des milieux catholiques dénonce alors une fête jugée superficielle et morbide, qui ferait de l’ombre à la Toussaint. Au début des années 2000, la vague reflue. Halloween n’a pas disparu pour autant : elle s’est installée, plus discrètement, dans les écoles, les familles et les vitrines, sans jamais devenir un jour férié ni prendre la place qu’elle occupe outre-Atlantique.
Deux façons de faire une place aux morts
On aurait tort, pourtant, de ne voir là qu’une querelle entre l’authentique et le commercial. Les deux soirées répondent au même besoin, celui de faire une place à la mort dans la vie ordinaire, mais elles le font sur deux tons opposés.
Halloween joue avec la mort. Elle la met en scène, la caricature, la rend familière et presque drôle : des squelettes en plastique, des toiles d’araignée, des fantômes qui distribuent des bonbons. C’est une manière d’apprivoiser ce qui fait peur, et ce n’est pas un hasard si elle s’adresse d’abord aux enfants. Ce n’est pas la mort de quelqu’un, c’est la mort en général, tenue à distance par le rire et le déguisement.
La Toussaint, elle, s’incline devant des morts précis. Elle n’a rien d’abstrait : on y va pour une mère, un grand-père, un ami, dont le nom est gravé sur une pierre. On n’y joue pas, on se recueille, on nettoie, on fleurit. C’est la mort de ceux qu’on a aimés, rendue présente par un lieu et par un geste.
D’autres cultures font tenir les deux registres dans une même fête. Au Mexique, le Jour des morts mêle les têtes de mort en sucre, les couleurs vives et la prière pour les défunts de la famille, comme nous le racontions dans notre tour du monde des fêtes des morts. En France, le calendrier a simplement réparti ces deux attitudes sur deux soirs consécutifs : le jeu la veille, le recueillement le lendemain.
Ce que la veille peut ouvrir
Il y a là, peut-être, une occasion à saisir plutôt qu’un conflit à arbitrer. Un enfant qui a passé la soirée du 31 octobre déguisé en squelette pose souvent, sans détour, des questions que les adultes évitent : est-ce que les morts reviennent ? qu’est-ce qu’il y a dans un cimetière ? pourquoi on y va demain ? Ces questions, nées d’un jeu, peuvent devenir le point de départ d’une vraie conversation sur ceux qui sont partis, sur le grand-parent dont on va fleurir la tombe, sur ce qu’on fait pour se souvenir.
Si l’enfant vient au cimetière le lendemain, notre article sur la manière d’emmener un enfant au cimetière donne quelques repères pour l’y préparer, selon son âge, avec des mots vrais.
Une seule nuit, deux lumières
La citrouille creusée dans laquelle on glisse une bougie et la lanterne qu’on dépose sur une tombe sont, au fond, le même objet : une petite lumière posée dans la nuit qui tombe de plus en plus tôt. L’une veut faire peur pour rire, l’autre veut tenir compagnie. Toutes deux disent que les morts n’ont pas tout à fait quitté le monde des vivants, et qu’une fois par an au moins, on leur fait signe.
Que l’on fête Halloween ou non, la soirée du 31 octobre peut donc se lire comme ce qu’elle est étymologiquement : une veillée. Et le lendemain matin, quand on pousse la grille du cimetière, il n’est pas interdit d’y repenser.
Questions fréquentes
Que signifie le mot Halloween ?
C’est la contraction de l’anglais All Hallows’ Eve, « la veille de tous les saints », c’est-à-dire la veille de la Toussaint.
Halloween est-elle une fête des morts ?
Par ses origines, elle est liée à la fois à la fête celtique de Samain, où l’on croyait que les morts revenaient une nuit parmi les vivants, et à la veille de la Toussaint. Dans sa forme actuelle, venue des États-Unis, c’est surtout une fête de déguisement pour les enfants.
Depuis quand fête-t-on Halloween en France ?
La fête s’est diffusée en France à la fin des années 1990, portée par des campagnes commerciales, dont celle de France Télécom en 1997. Elle a reflué au début des années 2000, sans disparaître.
Quelle différence entre Halloween, la Toussaint et le jour des morts ?
Halloween est la soirée du 31 octobre. La Toussaint, le 1er novembre, est la fête de tous les saints et le jour férié où les Français se rendent au cimetière. La commémoration des défunts a lieu le 2 novembre.
Sources : histoire de la fête de tous les saints et de la commémoration des défunts (documentation liturgique) ; Robert Burns, « Halloween », 1785 ; Adrien Lherm, docteur en histoire contemporaine (Sorbonne), cité par French Morning ; chronologie de la diffusion d’Halloween en France (campagne « Olaween » de France Télécom, 1997 ; Disneyland Paris). Les liens entre Samain et la date de la Toussaint restent discutés par les historiens et sont présentés ici comme tels.
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