Illustration en hommage à l'écrivain et cinéaste Mehdi Charef (1952-2026)

Mehdi Charef, l’écrivain des vies qu’on ne regarde pas


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Mehdi Charef, l’écrivain des vies qu’on ne regarde pas

Écrivain et cinéaste, auteur et réalisateur du « Thé au harem d'Archimède », Mehdi Charef est mort à 73 ans. De l'usine à l'écriture, il aura passé sa vie à rendre visibles les exilés, les ouvriers et les familles immigrées — et à sauver de l'oubli toute une lignée.

Écrivain, scénariste et réalisateur, auteur et réalisateur du « Thé au harem d’Archimède », Mehdi Charef est mort cette semaine à son domicile d’Île-de-France, « dans son sommeil », à l’âge de 73 ans. Sa famille et son éditeur ont annoncé sa disparition à l’AFP.

Pour comprendre Mehdi Charef, il faut remonter avant Nanterre, de l’autre côté de la Méditerranée. Il naît en 1952 à Maghnia, dans l’ouest de l’Algérie, dans une famille modeste. Son père part travailler en France, comme beaucoup d’hommes de sa génération. Puis, en 1962 — l’année où l’Algérie devient indépendante au terme de la guerre d’Algérie —, il fait venir sa femme et ses enfants. C’est ainsi qu’un garçon de dix ans quitte sa terre natale pour la région parisienne.

Le pays que l’on laisse sort éprouvé des bouleversements de ces années, et son économie peine à se reconstruire ; on part, comme tant d’autres familles, chercher ailleurs un travail et un toit. À Nanterre, ce toit sera d’abord celui d’un bidonville — l’un de ces ensembles de baraques qui abritèrent alors des milliers de familles immigrées, là où s’élève aujourd’hui l’université.

La matière d’une œuvre

De ce passage d’un monde à l’autre, Charef fera la matière de ses livres. D’un côté, le soleil et les hauteurs de l’enfance ; de l’autre, le froid et la boue des baraques. Ces images sont les siennes — le ressenti d’un enfant déplacé, mis en récit bien des années plus tard. Si l’on associe si souvent son nom à ce bidonville, c’est qu’il y est lui-même revenu sans cesse, livre après livre. On aurait tort, pourtant, d’y lire une simple plainte : son œuvre regarde cette enfance avec autant de tendresse que de douleur, et l’on ignore si lui ou les siens regrettèrent jamais d’être venus.

De l’usine à l’écriture

Avant les livres et les caméras, il y eut le travail. Fils d’ouvrier, Charef devint ouvrier à son tour : affûteur-fraiseur en usine, de 1970 à 1983, treize années durant. C’est de là, du bruit des machines et de la fatigue des corps, qu’est née sa littérature. Non pas une parole observée de l’extérieur, mais montée du dedans, par quelqu’un qui en venait.

Beaucoup d’écrivains descendent vers les marges pour les raconter. Lui les portait en lui. C’est ce qui donne à toute son œuvre cette justesse particulière, et cette absence totale de condescendance.

Un livre, puis un film qui ouvrit une porte

En 1983 paraît Le Thé au harem d’Archi Ahmed, roman né de cette mémoire du béton et des cités de transit. Le livre frappe par sa vérité : il donne une voix à des existences que le récit national tenait à l’écart. Costa-Gavras, dit-on, l’encouragea à porter lui-même son texte à l’écran plutôt que d’en confier l’adaptation à un autre.

Le conseil fut décisif. En 1985, Le Thé au harem d’Archimède est le premier film de Mehdi Charef, produit par Costa-Gavras et Michèle Ray-Gavras. Présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, il reçoit le Prix Jean-Vigo, puis le César de la meilleure première œuvre. Surtout, il ouvre une voie : bien avant que le cinéma français ne découvre, dans les années 1990, ce qu’on appellerait les « films de banlieue », un homme venu de l’usine avait déjà posé sa caméra dans la cité et filmé ses habitants non comme un décor, mais comme des personnes.

Une attention aux humbles

Ce premier coup d’éclat ne resta pas isolé. Il fut le début d’une œuvre partagée entre les livres et les films, traversée d’une même attention : aux exilés, aux ouvriers, aux familles immigrées, aux figures que la société regarde mal ou ne voit pas. Au cinéma, Charef signa une dizaine de longs-métrages dont il écrivait les scénarios — Miss Mona, Au pays des Juliets, présenté à Cannes en 1992, Marie-Line, Cartouches gauloises, Graziella. En littérature, il poursuivit un sillon exigeant. Le Harki de Mériem, en 1989, abordait la question des harkis et les mémoires de la guerre d’Algérie — cette guerre dont la fin, en 1962, avait coïncidé avec son arrivée d’enfant en France.

D’un titre à l’autre, la même façon de faire : ne pas idéaliser ce monde, mais le rendre visible, avec une tendresse qui n’excluait jamais la lucidité.

Remonter sa propre ligne

Il y a quelque chose de bouleversant dans la manière dont Mehdi Charef a refermé son œuvre. Après des années où le cinéma avait pris le dessus, il revint puissamment à l’écriture pour faire ce que font les hommes au soir de leur vie : remonter leur propre ligne. Rue des Pâquerettes, en 2019 — couronné par le prix de la Porte dorée —, le ramène, enfant, dans le bidonville de Nanterre. Vivants, en 2020, poursuit dans la cité de transit. La Cité de mon père, en 2021, s’installe enfin dans le HLM longtemps attendu, presque rêvé.

Une trilogie de l’enfance et de l’exil, dont le dernier titre dit tout : la cité de mon père. Charef avait passé sa vie à raconter les autres ; il la termina en racontant les siens, et d’abord cet homme parti devant, l’ouvrier qui avait quitté son pays pour faire venir sa famille. C’est cela qu’un écrivain transmet : non des biens, mais une mémoire.

Ce qu’il laisse

Sa famille et son éditeur, Hors d’atteinte, ont annoncé sa disparition. Ils ont dit garder le souvenir d’un homme d’une grande générosité et d’une grande douceur, poète, espiègle, et habité jusqu’au bout par l’intérêt qu’il portait aux êtres humains. C’est sans doute là sa vraie signature : avant d’être un cinéaste primé ou un romancier salué, il fut un homme qui regardait les autres — vraiment.

Les bidonvilles de Nanterre ont disparu, les usines de sa jeunesse ont fermé, et la génération de ces hommes partis travailler loin de chez eux s’éteint peu à peu. Mais les enfants qu’ils ont fait venir ont désormais des livres et des films où se reconnaître. C’est ce qu’un écrivain laisse derrière lui : non pas des décors, mais des visages — et toute une lignée — sauvés de l’oubli.

Repères

  • Né en 1952 à Maghnia, dans l’ouest de l’Algérie ; arrivé en France en 1962, dans le bidonville de Nanterre, pour rejoindre un père parti y travailler.
  • Affûteur-fraiseur en usine de 1970 à 1983, avant de devenir écrivain.
  • Auteur du roman Le Thé au harem d’Archi Ahmed (1983) et réalisateur de son adaptation, Le Thé au harem d’Archimède (1985) — Prix Jean-Vigo, César de la meilleure première œuvre (1986).
  • Romans : Le Harki de Mériem (1989), La Maison d’Alexina (1999), À bras-le-cœur (2006), et la trilogie Rue des Pâquerettes (2019), Vivants (2020), La Cité de mon père (2021).
  • Une dizaine de films, dont Au pays des Juliets (Cannes 1992), Cartouches gauloises (2007) et Graziella (2015).
  • Décédé en juin 2026 à son domicile d’Île-de-France, à 73 ans.

Info aux familles

La disparition a été annoncée par sa famille et son éditeur, Hors d’atteinte. Des hommages doivent lui être rendus dans les jours à venir. (Les modalités des obsèques n’étaient pas connues au moment de la publication.)

Sources : annonce de la famille et de l’éditeur (Hors d’atteinte) via l’AFP ; franceinfo, France 24, ActuaLitté, En attendant Nadeau. La date de naissance précise et la date exacte du décès restaient à confirmer (sources divergentes) au moment de la rédaction.

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