Yves Brunier est mort : huit ans dans la peau de Casimir, sans jamais montrer son visage
Yves Brunier, co-créateur et interprète de Casimir, est mort le 4 septembre 2026 à 85 ans ; sa famille ne l'a annoncé que le mardi 8. Pendant huit ans, des millions d'enfants ont aimé une créature orange sans savoir qu'un homme se tenait à l'intérieur, sous dix kilos de mousse. Il aura passé le reste de sa vie à faire reconnaître qu'il en était l'auteur.
Dix kilos de mousse et de jersey, cent cinquante-sept centimètres de tour de taille, et la chaleur des projecteurs par-dessus. C’est ce qu’il fallait porter pour être Casimir. Pendant huit ans, Yves Brunier a passé ses journées à l’intérieur de cette combinaison, à faire rire des enfants qui n’ont jamais su qu’il existait. Il est mort le vendredi 4 septembre 2026 à Créteil, à l’âge de 85 ans. Sa famille ne l’a annoncé que le mardi 8 septembre, à l’AFP.
Ses enfants ont écrit, dans un communiqué, que « son humour irrévérencieux et son impertinence poétique continuent de nous accompagner ». Ils le décrivent comme un homme « libre, drôle et magnifiquement têtu ». Ce sont, à ce stade, les seuls mots publics de la famille — et ils disent déjà beaucoup d’une vie passée derrière un masque.
Une couleur choisie par nécessité
Casimir n’est pas né orange par fantaisie. Selon les récits repris à sa mort par la Tribune de Lyon et la RTS, Yves Brunier avait retravaillé le costume du pilote, l’avait allégé, puis avait tranché la question de la couleur en constatant une chose très simple : le décor de l’émission était vert. Un monstre vert n’aurait pas existé à l’écran. Il l’a fait orange.
C’est une décision de technicien, pas de poète, et c’est exactement ce qui la rend éclairante. L’homme qui a donné à toute une génération française sa créature la plus familière l’a fait en regardant un fond de plateau et en tirant la conséquence. Le reste du métier était de la même eau : de la mousse, du jersey, un tour de taille à tenir, une silhouette qui devait rester lisible sur des téléviseurs en noir et blanc puis en couleur.
Trois mois prévus, huit ans passés
L’Île aux enfants devait durer trois mois. Elle a duré de 1974 à 1982, presque mille épisodes, diffusés d’abord par l’ORTF, puis par France 3 et TF1. Le « monstre gentil », comme on l’appelait, y tenait le rôle central : gourmand, maladroit, jamais méchant. Christophe Izard, qui avait inventé son nom, son caractère et sa manière de parler, le résumait en trois mots — « gaffeur, gourmand, gentil ».
Interrogé par l’AFP en 2014, pour les quarante ans du programme, Yves Brunier disait de l’émission qu’elle se voulait « pédagogique et ludique ». Il expliquait que Casimir, tout monstre qu’il fût, avait la psychologie de son public : il commettait les bêtises que les enfants n’osaient pas commettre, il les aidait à former leur langage, il leur parlait d’environnement et de tolérance. C’était une pédagogie déguisée, littéralement.
Le gloubi-boulga, sa recette imaginaire — confiture de fraises, bananes écrasées, chocolat râpé, moutarde et saucisse crue — a fini par quitter l’écran pour entrer dans le langage courant, où il désigne aujourd’hui n’importe quel mélange peu ragoûtant. Peu de créations télévisées peuvent se vanter d’avoir donné un mot commun au français.
Un tour du monde en 2CV, avant le dinosaure
Il faut remonter en amont pour comprendre d’où venait cette exigence d’artisan. Né le 19 mars 1941 à Lyon, Yves Brunier suit des études d’arts appliqués, puis de théâtre, à l’École de la rue Blanche à Paris. Il commence comme régisseur et assistant décorateur — les métiers de l’ombre, déjà.
Puis il accompagne le créateur de spectacles Philippe Genty pour un tour du monde en 2CV, sous le patronage de l’Unesco, à la découverte des marionnettes de tous les continents. On ne sait pas ce qu’il en a rapporté sur le plan intime, et il ne faut pas le supposer à sa place. On sait ce qu’il en a fait : un métier. Il est rentré en France marionnettiste, et c’est à ce titre que Christophe Izard est venu le chercher pour le pilote d’une émission inspirée de Sesame Street.
Environ cent trente personnages, et un seul que tout le monde connaît
Selon l’AFP, Yves Brunier a créé ou participé à la création de quelque cent trente personnages, pour la télévision comme pour la publicité. Il fut aussi critique d’art pour la revue Actualités des Arts.
Parallèlement à Casimir, il a donné vie à Chnok, l’un des deux extraterrestres de Brok et Chnok, aux côtés de Denis Dugas, dans Les Visiteurs du mercredi. Avec Christophe Izard, il fut à l’origine d’autres séries, dont Le Village dans les nuages, diffusé sur TF1 de 1982 à 1985.
Plusieurs médias lui attribuent également, à l’annonce de sa mort, la mascotte Groquik de Nesquik, le lion du Crédit Lyonnais, le tigre Esso et les costumes de Footix portés lors de la Coupe du monde 1998. Ces attributions sont cohérentes avec une carrière consacrée aux personnages de publicité, mais elles ne figurent pas dans la notice biographique de l’AFP : nous les rapportons sans les tenir pour établies une à une.
En 2006, les deux pères de Casimir se retrouvent devant le tribunal
C’est la part la moins racontée de cette histoire, et elle mérite d’être dite sans en faire un procès posthume.
En 2003, Yves Brunier publie Mémoires du monstre orange. Christophe Izard, qui avait conçu le nom du personnage, son caractère et son langage, y voit une atteinte à ses droits. Yves Brunier, lui, revendique la paternité de la physionomie du dinosaure, et reproche à son ancien camarade de création d’avoir déposé les marques « Casimir », « Gloubi-Boulga » et « L’Île aux enfants ». L’affaire est jugée en 2006 : la justice fait partiellement droit aux demandes des deux hommes.
Il n’y a pas de bon et de méchant dans ce dossier, et rien n’autorise à trancher aujourd’hui ce que les tribunaux ont choisi de partager. Il y a deux créateurs, deux apports réels, et une créature devenue si populaire qu’elle a fini par valoir plus que ceux qui l’avaient faite. C’est une situation banale dans l’histoire des personnages ; elle est simplement plus visible quand l’un des deux auteurs a passé huit ans à porter le costume sans que personne ne voie son visage.
Il ne croyait pas que Casimir lui survivrait
Dans Dans la peau d’un monstre (gentil) (éditions Intervalles, 2014), Yves Brunier écrivait : « En 1982, je ne pensais pas qu’il survivrait à la fin de son émission ». Il s’est trompé, et il l’a vu de son vivant.
Casimir a eu droit à des spectacles, à une comédie musicale, à un remix techno de son générique dans les années 1990, et à des soirées « gloubi-boulga » pour quadragénaires nostalgiques. Yves Brunier, lui, analysait ce retour sans complaisance : il l’attribuait à « la mode du retour à l’enfance » et voyait dans son personnage « un refuge pour les adultes » mal à l’aise dans une société de compétition. Le créateur regardait sa créature en sociologue, et il n’en était pas dupe.
Repères
- Né le 19 mars 1941 à Lyon.
- Mort le 4 septembre 2026 à Créteil, à 85 ans ; décès annoncé par sa famille à l’AFP le 8 septembre.
- Formation : arts appliqués, puis théâtre à l’École de la rue Blanche (Paris). Régisseur, assistant décorateur.
- Tour du monde en 2CV avec Philippe Genty, sous patronage de l’Unesco, à la découverte des marionnettes.
- Casimir : co-créé avec Christophe Izard (mort en 2022) ; interprété de 1974 à 1982 dans L’Île aux enfants, près de 1 000 épisodes (ORTF, France 3, TF1).
- Le costume : mousse et jersey, près de 10 kg, 157 cm de tour de taille.
- Autres créations : Chnok (Les Visiteurs du mercredi), Le Village dans les nuages (TF1, 1982-1985) ; quelque 130 personnages au total, télévision et publicité.
- Livres : Mémoires du monstre orange (2003) ; Dans la peau d’un monstre (gentil) (Intervalles, 2014).
- Aussi : critique d’art pour la revue Actualités des Arts.
Ce qui reste quand les deux créateurs sont morts
Christophe Izard est mort en 2022. Yves Brunier vient de mourir. Les deux hommes qui ont fabriqué Casimir — l’un le nom et la voix, l’autre le corps et la couleur — ont disparu, et le dinosaure orange, lui, continue. Il est dans les génériques que des adultes de cinquante ans savent encore chanter, dans un mot du dictionnaire courant, dans les souvenirs d’enfance de plusieurs millions de personnes qui, pour la plupart, apprennent seulement cette semaine le nom de l’homme qui était dedans.
C’est une forme singulière de transmission, et pas la moins enviable. La plupart des vies laissent des traces qui portent le nom de celui qui les a faites. Celle-ci a laissé une créature qui a pris toute la place. On peut y voir un effacement ; on peut aussi y voir un métier accompli jusqu’au bout, celui de disparaître pour qu’un autre existe.
Reste que la mémoire a besoin de noms. Sur LeFunéraire, nous avons souvent rapporté ces cas où un héritage échappe à son auteur : Tim Curry laissait un rite que des inconnus célèbrent chaque semaine depuis cinquante ans, Philippe Bouvard avait moqué d’avance les hommages qu’on lui rendrait, et la disparition de Jean-Paul Rappeneau a d’abord pris la forme de rediffusions avant qu’une cérémonie ne soit annoncée. Chaque fois, la même question : que transmet-on, au juste, et sous quel nom ?
Info aux familles
À ce jour, aucune date, aucun lieu et aucune modalité d’obsèques n’ont été rendus publics par la famille d’Yves Brunier, qui s’est exprimée par un unique communiqué transmis à l’AFP. Nous n’annoncerons rien qui n’ait été publié par ses proches.
Ce délai entre le décès et son annonce — quatre jours ici — est fréquent et parfaitement légitime : rien n’oblige une famille à rendre une mort publique, ni à le faire dans un délai donné. Pour celles qui souhaitent au contraire annoncer un décès et rassembler les messages des proches, notre espace avis de décès et hommages permet de publier gratuitement une annonce, et l’espace mémorial en ligne de conserver durablement photos, textes et souvenirs. Une biographie numérique peut prolonger ce récit lorsque la vie racontée mérite plus qu’une plaque et deux dates — ce qui, à la vérité, est presque toujours le cas.
Retrouvez l’ensemble de nos publications dans la rubrique actualité funéraire.
Sources
Décès, biographie, citations et éléments de carrière : dépêche AFP du 8 septembre 2026, reprise notamment par La Libre, La DH et CNews. Citations d’Yves Brunier de 2014 : entretien AFP pour les quarante ans de L’Île aux enfants, et Dans la peau d’un monstre (gentil) (éditions Intervalles, 2014). Choix de la couleur orange : récits repris par la Tribune de Lyon et la RTS. Procédure de 2006 : AFP.
Deux précautions de lecture. Son âge a été donné à 83 ans par quelques publications : la date de naissance du 19 mars 1941, retenue par l’AFP, établit qu’il avait bien 85 ans. Par ailleurs, un homonyme — Yves Brunier, paysagiste, mort en 1991 — apparaît fréquemment dans les résultats de recherche ; il s’agit d’une autre personne.
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